Réflexion sur une expérience personnelle

Le religieux sans la religion au Québec

Un marxisme québécois est-il possible ?

Tribune libre

Beaucoup de personnes avec qui je débats autour de ce que je pense être une contribution marxiste à l’évolution du Québec finissent par me dire que j’ai une attitude religieuse, une conception du marxisme qui tient de la foi plutôt que d’une conception réellement scientifique, fondée sur l’histoire du Québec et de ses couches populaires.
C’est vrai que j’emploie souvent les expressions « adhérer » au parti, « l’édifier », « avoir confiance » dans le peuple ou les ouvrièr-e-s et « être fier d’être Québécois-e-s ou communistes » pour notre histoire « méritante ».
Je me souviens qu’on nous a expliqué au cours de religion que le mot « foi » signifie « avoir confiance ». Ainsi avoir confiance dans les forces populaires au Québec ou dans le monde reviendrait à une espèce de foi nouvelle, une sorte de catholicisme dont ont aurait extrait les lubies mais qui serait fondée sur une autre conception religieuse du monde.
Ne suis-je donc, comme militante du parti communiste du Québec, que le prolongement de ce que j’ai acquis de mon éducation catholique ? N’ai-je de capacités intellectuelles d’analyse que celle donnée par une conception religieuse du monde ?
Il faudrait alors se méfier de celles-ci, jeter le doute sur mes prétentions à comprendre le marxisme québécois puisque le mien aurait renoncé au matérialisme scientifique. Il n’aurait de fondement qu’une nouvelle philosophie idéaliste née d’une compréhension limitée des réalités de la société québécoise et du monde moderne.
Pourtant de bons chrétien-ne-s pratiquant-e-s adhèrent au marxisme, à ses valeurs, à ses analysent sans être accusé-e-s de prolonger leur attitude religieuse.
Est-ce que, comme québécois opprimé politiquement par le refus de nous voir accorder le droit à l’autodétermination par un Canada impérialiste, je me réfugie dans la peur obscurantiste des conséquences de la résistance à l’oppression ou dans une fuite de la réalité qui me terrifierait au point de n’avoir qu’une vision déformée ou illusoire des choses ?
Les catholiques applaudiront sans doute à ma perception « lucide » de moi-même et à ma démarche intellectuelle modeste devant ma foi « nouvelle ». Les marxistes eux me féliciteront sans doute aussi à cause de mon choix de persister dans une volonté d’aborder la réalité du Québec en matérialiste ou en athée déclaré.
Mais ce dont je suis une fois de plus encore assez convaincu dans mon histoire personnelle, après l’épisode marquant du marxisme-léninisme d’où est sorti le nouvel apprentissage et l’objectif rajeunis de la lutte contre le sectarisme à gauche, c’est du bien-fondé de l’enthousiasmante tâche pratique et théorique que nous nous sommes donné-e-s d’édifier dès à présent un parti de gauche de masse indépendantiste et articulé au Québec.
Je me retrouve peut-être, comme disait un trotskiste des théoriciens des Conseils dont Lénine a réfuté les thèses gauchistes au début du XX ième siècle, au cœur d’une espèce de mysticisme du marxisme ou du mouvement ouvrier.
Mais d’une manière ou d’une autre, dans la pratique, je me dis que, comme la création des garderies, par exemple, a fini par servir, mon travail, indépendamment des idées qui me l’expliquent subjectivement, servira objectivement la cause du Québec et des ouvrièr-e-s, celle de l’écologie politique, celle des femmes ou toutes les autres, comme l’altermondialisme, auxquelles adhèrent aussi les militant-e-s de Québec solidaire et du parti communiste du Québec.
Alors, est-ce religieux ou non ? Ce n’est pas tellement la question et cela ne porte pas tellement à conséquence. Engels a une réponse que je cite approximativement : « Ceux ou celles qui conçoivent la réalité de cette manière ont peine à imaginer un monde sans religion ». Pourtant, il existe bel et bien déjà ce monde parmi les ouvrièr-e-s, pour de nombreux-euses scientifiques québécois-e-s ou autres et chez beaucoup de nos concitoyen-ne-s d’ici comme ailleurs sur la planète.
De toute façon, ceux qui contestent cette manière d’envisager le marxisme devraient la réfuter plutôt que de la censurer. La recherche de la vérité dans les débats exige un certain niveau d’honnêteté intellectuelle et des discussions à la hauteur des sciences et des connaissances nouvelles acquises avant et autour de nous par d’autres, en histoire du Québec, par exemple. Cette recherche devrait aussi faire état de son actualité et de sa pertinence dans les débats contemporains chez ceux qui se prétendent marxistes ou de gauche.
À mon idée, le marxisme donne un enseignement critique qui invite aussi à ne jamais renoncer à penser par soi-même. C’est une de ses contribution majeure aux sciences économiques, politiques et historiques.
Ne pas considérer les acquis des luttes du passé condamne à ne voir dans l’histoire qu’un éternel recommencement comme si nous repartions toujours à zéro. Mais le pouvoir du PQ, par exemple, a consolidé des acquis dans bien des domaines. Sa mise au rencart sans la reconnaissance de ses contributions serait nier en même temps celles de toute une génération qui ont amené la lutte de libération nationale sur bien des fronts auxquels le RIN, mouvement anticolonial vigoureux et conséquent, n’avait pas de forces à consacrer.
Un marxisme honnête doit essayer de distinguer le vrai du faux. Il est facile de rependre en cœur ce que tout le monde se met à dire comme le font les gens qui refusaient le vaccin contre la grippe H1N1 et qui maintenant en redemande. Jamais on ne doit refuser de peser les vérités scientifiques pour leur mérite, en voir les limites, mais aussi il faut se demander si la rumeur publique a un fondement si évident. Ainsi rejeter toute forme de conquêtes scientifiques ou politiques comme s’il s’agissait d’un complot des classes dominantes « pour nous assassiner » comme le souligne David Suzuki n’est pas réfléchir par soi-même. Les techniques de communications sociales ne font pas qu’endoctriner, elles peuvent aussi éduquer sur les acquis scientifiques et réduire l’écart entre les avancées des connaissances et leur ignorance dans la population que le capitalisme laisse dans le flou pour mieux la dominer certes, mais il doit aussi maintenir en même temps sa capacité de travailler et ainsi subvenir à ses besoins. Ce qui a bien peu à voir avec la religion ou la charité qu’elle prescrit.


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