Génèse d'une défaite annoncée

1759 - Commémoration de la Conquête - 12 et 13 septembre 2009



Louise Leduc - La bataille des Plaines d'Abraham était-elle perdue d'avance pour les Français? A-t-elle vraiment duré seulement vingt minutes? Est-ce vraiment par cette défaite que le sort de la Nouvelle-France a été scellé, il y a 250 ans? Malgré l'abondance de journaux et de lettres des témoins de l'époque, les historiens ne s'entendent toujours pas sur tout cela. Ce qui est sûr, c'est que l'éminence de la bataille ultime alimentait toutes les rumeurs chez les résidents de Québec qui, avant le jour J, ont subi 63 jours d'incessants bombardements. Petite chronique auprès de gens qui étaient là et qui, longtemps à l'avance, ont redouté le pire.
4 janvier - «1759 sera pis que 1758. Je ne sais comment nous ferons. Ah! que je vois noir!» - Montcalm à Lévis
Du 9 février au 12 mars 1759 - «On voit avec peine (...) que la moitié des terres ne sera pas ensemencée, que l'espèce des boeufs et moutons manquera l'année prochaine, et que, si la guerre dure, la colonie périra d'elle-même, ne succombât-elle pas par la supériorité des forces de l'ennemis.» - Montcalm

12 avril - «Nous sommes dans la plus critique situation où l'on puisse se trouver. À peine pourrons-nous mettre dix mille hommes en campagne contre au moins soixante mille. Nous manquons de munitions de guerre et encore plus de vivres.» - Marquis de Montcalm.
Le 1er mai 1759 - «Le saint évêque de Québec vient de donner un mandement pour ordonner des prières publiques, pour demander à Dieu notre conversion et nous corriger de nos péchés, vrai moyen d'obtenir du ciel la bénédiction des armes. Il aurait (....) dû entrer avec moins de détails sur le danger où est la colonie. Il est inutile d'apprendre aux simples habitants que les Anglais ont au moins six fois plus de troupes que nous, et qu'ils peuvent envahir le Canada par quatre côtés.» -Montcalm
27 mai - « On évacue la coste du sud, on envoie les femmes et les bestiaux dans les profondeurs (les bois). On évacue pareillement l'Isle d'Orléans. (...) Je crains beaucoup que tout ne soit perdu » - Un villageois anonyme de Québec dont le journal a été tiré de l'oubli en 1922 par le bibliothécaire Aegidius Fauteux (à noter que nous avons gardé ici l'orthographe de l'époque).
28 mai 1759 - «M. le marquis de Vaudreuil nous a dit à dîner que les Canadiens à droite, les sauvages à gauche et les Français au centre, les Anglais seraient sûrement battus. Amen.» - Montcalm
8 juin - «Nos généraux ont eu la complaisance de faire habiller de pied en cap aux dépens de Sa Majesté les trois officiers anglois nouvellement prisonniers; il est vray qu'ils avaient été pris avec leurs habits d'été (...); cette générosité est un peu coûteuse dans les temps où nous sommes, mais elle n'est pas surprenante de la part des François.»
12 juin 1759 - «M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général et en cette qualité général de l'armée, a fait sa première tournée; il faut bien que jeunesse s'instruise. Comme il n'avait jamais vu ni camp ni ouvrage, tout lui a parti aussi nouveau qu'amusant. Il a fait des questions singulières. Qu'on s'imagine un aveugle à qui ont donne la vue». - Montcalm
15 juin - «Le vent continue toujours nordet; grand frais. Il n'est pas ordinaire que dans la saison où nous sommes les vents soient aussi opiniâtres; tout est pour les Anglois.»- Le villageois anonyme de Québec
21 juin - «Les particuliers de la basse ville envoyent leurs effets chez ceux de la haute et ces derniers envoyent les leurs à la campagne, preuve qu'ils ne se croyent pas en sureté chez eux. » - Le villageois anonyme de Québec
22 juin - «Si la Basse-Ville s'incendie il faut l'abandonner et la laisser brûler, pour se réduire à empêcher que la Haute ne brûle pas. Tant que l'incendie brûlera, l'ennemi ne s'en emparera pas.» - Montcalm
26 juin - «J'ai envoyé partie de mes effets à l'Ancienne-Lorette, ainsi que de la farine, du lard et deux de mes petits enfants.» Le villageois anonyme de Québec
2 juillet - «On les (les Anglais) attend constamment du costé de Beauport, comme s'ils ne pouvoient tenter ailleurs; nos généraux sont expérimentés. Dieu veuille qu'ils ne se soient pas trompés, mais je le crains fort.» - Le villageois anonyme de Québec
5 juillet - «Ô colonie, peux-tu résister aux ennemis du dehors et aux vers rongeurs du dedans.» - Montcalm
6 juillet - «Nous avons de 5 à 600 hommes; on y fait mettre (à partir de Cap Rouge) beaucoup de tentes afin de donner le change aux ennemis et pour les attirer dans une autre partie. (...) On barricade toutes les rues qui ont leur sortie du costé de la grève; enfin on prend toutes les mesures nécessaires pour prévenir un assault.» - Le villageois anonyme de Québec
10 juillet - «Sur les 7 h ½ du soir, un matelot a été tué à la batterie Dauphine par un éclat de bombe tiré sur le rempart. (...) C'est notre premier mort.» - Le villageois anonyme de Québec
11 juillet - «Un déserteur anglois s'est jeté à l'eau d'une frégatte et s'est rendu à la nage à notre camp de Beauport; il rapporte la même chose que celuy d'hyer.» - Le villageois anonyme de Québec
11 juillet 1759 - «Nous avons une immensité de canons, assez de mortiers, quatre mille bombes, beaucoup de boulets, mais la poudre manque; et sur cela il y aurait bien des choses à dire. On a toujours l'air d'écrire une satire en écrivant l'histoire de ce qui se passe en Canada » - Montcalm
13 juillet - «Les ennemis ont continué le bombardement toute la nuit; on leur a riposté de la place et surtout aux galiottes qui se sont éloignées hors de la portée, mais les batteries nous en ont envoyé au moins 120 dont plusieurs maisons en ont été écrasées; une a tombé sur la cathédrale, une autre sur l'église des jésuites ainsy que sur plusieurs autres bâtiments. (...) Quantité de femmes et d'enfants qui étaoient restés dans la ville ont été beaucoup effrayés.» - Le villageois anonyme de Québec
18 juillet - «Il est bien fâcheux de voir écraser journellement cette pauvre ville sans même qu'on riposte de la moindre chose; je ne sais en vérité pour quel temps on réserve les munitions; c'est en vérité pitoyable de voir les dégast qu'il y a dans cette pauvre place » - Le villageois anonyme de Québec
21 juillet - «La conduite de nos généraux et l'inaction de nos troupes et miliciens me fait en vérité désespérer du salut de cette pauvre colonie. (...) Je ne sais pas à présent où ils (les Anglais) ont le dessein d'aller, mais, en vérité, je pense qu'ils yront partout où ils voudront.» - Le villageois anonyme de Québec
22 juillet - «Les Anglais dans leur descente avaient, dit-on, pour objet de chercher des rafraîchissements pour leur armée et, en conséquence, indépendamment des boeufs et moutons qu'ils avaient pris sur la côte, le général Wolfe, qui s'y était porté, avait ordonné d'amener à bord les plus jolies filles.» - Montcalm
4 août - «Cet après-midy, on vient de casser la teste (mise à mort publique) à un déserteur anglois (...) Il y a aparence que c'était un espion. En tout cas cela ne luy arrivera pas davantage.» - Le villageois anonyme de Québec
7 août - «Il est tombé ce matin une bombe dans mon jardin qui l'a labouré d'un bout à l'autre...» - Le villageois anonyme de Québec
17 août - «Depuis 10 heures du soir jusqu'à 8 heures du matin les ennemis ont fait un feu continuel soit de bombes ou de canons. » - Un villageois anonyme de Québec
27 août - «Voici la déposition du déserteur qui nous est arrivé hyer; il rapporte qu'ils (les Anglais) ont beaucoup de maladie. Le général Hwolf même a la fièvre depuis plusieurs jours, que ces maladies proviennent de beaucoup de fatigues qu'ils ont essuyée pendant le siège, étant continuellement en alerte, craignant d'estre attaqués, que les vaisseaux de guerre soient rappelés d'Europe, qu'ils comptent partir avant la moisson des grains. » - Le villageois anonyme de Québec
30 août - «Hyer on supprima partie de la ration; au lieu d'une livre de pain (..) on n'en donne plus que 12 onces, mais le Roy gratifie d'une misérable coupe d'eau-de-vie par ration.» - Le villageois anonyme de Québec
31 août 1759 - « Le Marquis de Montcalm est à la tête d'un grand nombre de mauvais soldats et je suis à la tête d'un petit nombre d'un bons soldats, qui ne demandent pas mieux que combattre.» Wolfe, dans une lettre à sa mère.
1er septembre - «(...) Les Anglois ont tué l'abbé Portneuf. (...) Le curé a eu la tête ouverte en quatre et toute la chevelure faite. M. Wolfe est cruel.» -Bigot à Lévis.
2 septembre - «God knows the success, we shall have warm work, but what British courage can do will be done.»- Wolfe
9 septembre - «Les forces de l'ennemi sont divisées, leurs provisions sont rares et le mécontentement est général chez les Canadiens. (...) Le moral est bon dans notre armée. (...) Le temps est favorable et la nuit, claire.» - Le soldat anglais John Knox
13 septembre - «Il semble assez certain que l'ennemi a accosté à l'Anse-au Foulon. Nous pouvons entendre quelques tirs. (...) Les forces ennemies semblent considérables. Je ne doute pas que vous surveillerez ses mouvements attentivement. Je me fie à vous en cette matière.» - Vaudreuil à Bougainville
«Funeste journée où les armes de la France sont des plus déshonorées.» - Un villageois anonyme de Québec. «Voyez comme ils fuient! Voyez comme ils fuient! » - Un officier anglais à Wolfe, mourant. «Qui s'enfuit?», demanda-t-il. «L'ennemi, Monsieur. Ils abandonnent de toutes parts.»
«Le plus tôt sera le mieux, au moins, je ne verrai pas les Anglais dans Québec.» Montcalm, après que le chirurgien lui eut dit qu'il ne lui restait qu'une dizaine d'heures à vivre.» (Cette citation fait l'objet de débat chez les historiens)
14 septembre 1759 - «En lisant ce journal on y verra avec honte les fautes grossières qui ont été faites dans cette campagne » - Un villageois anonyme de Québec
Bibliographie :
Anonyme. Publié et annoté par Aegidius Fauteux. Journal du siège de Québec du 10 mai au 18 septembre 1759. Québec, Bibliothèque de Saint-Sulpice, 1922. 115 pages. (A primary source.)
- LACOURSIÈRE, Jacques, et QUIMPER, Hélène : Québec, ville assiégée, 1759-1760, d'après les acteurs et les témoins, Québec, Septentrion, 2009, 267 pages
- Le Journal du Marquis de Montcalm, sous la direction de Roger Léger, Boisbriand, Michel Brûlé, 2007, 513 pages
- Le Journal du Chevalier de Lévis, sous la direction de Roger Léger, Boisbriand, Michel Brûlé, 2008, 254 pages
- SAINT-MARTIN, Gérard, Québec 1759-1760 - L'adieu à la Nouvelle-France?, Paris, Economica, 2007, 277 pages
- BRUMWELL, STEPHEN, Paths of Glory - The Life and Death of General Wolfe, Montréal, McGill-Queen's University Press, 2006, 406 pages
- STACEY, C.P. : The Siege and The Battle, New York, St. Martins's Press, 1959, 294 pages.


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