Sondages-commérages

IDÉES - la polis


Quiconque s’intéresse aux médias se rend vite compte que deux types de
journalistes couvrent la politique : les commentateurs de sondages et les
commères. Les premiers glosent à n’en plus finir sur les innombrables
enquêtes d’opinion, qui ne sont que des « instantanés » rassurent-ils, mais
des « instantanés » dont ils tirent néanmoins des conclusions
apocalyptiques contredites dix jours plus tard par un autre sondage.
Dans
leurs reportages, les deuxièmes relaient les ragots rapportés par des
députés anonymes et les rumeurs lancées par des attachés politiques, leurs
« sources » en aparté dans les couloirs de l’Assemblée nationale. Les uns
comme les autres s’avèrent incapables d’analyser intelligemment une loi
votée ou d’expliquer une décision gouvernementale. Ainsi, après avoir
réduit la politique à de sordides racontars, ces mêmes journalistes se
désolent à coup d‘éditoriaux timorés et de chroniques ronflantes du cynisme
d’une population affolée de sondages loufoques (« Quel est votre politicien
préféré ? »), cynisme qu’ils confortent pourtant de leur bavardage.
Le
sondage de CROP-La Presse du 26 novembre apparaît comme un exemple de cet
immense qu’en-dira-t-on statistique qu’est devenue l’information. Ce
sondage douteux (sinon bidon : quelle est la marge d’erreur?) apprend que
Gilles Duceppe à la tête du Parti québécois « balaierait le Québec ». Comme
en font aussi foi les dérisoires sondages sur la formation fantôme de
François Legault, il ne suffit plus de mesurer ce qui existe, il faut
désormais fabuler des scénarios imaginaires ! De là à croire que certains
veulent la peau de la très estimable Pauline Marois (et, à travers elle, du
PQ, de l’indépendantisme et du progressisme), il n’y a qu’un pas…
Dans Commentaires sur la société du spectacle, Guy Debord explique que,
dans un monde post-guerre froide, les moyens du spectacle concentré
(communisme) et du spectacle diffus (capitalisme) sont amalgamés pour ne
plus former qu’une seule propagande intégrée. Pour faire une analogie, le
journalisme a atteint le même niveau d’harmonie et de convergence,
d’intégration, avec ce qu’il faut bien appeler les sondages-commérages qui
posent à la population des questions venues des médisances et des cancans
de la bulle médiatique.
Dès lors, il ne reste plus qu’à attendre l’absurde
sondage qui demandera aux Québécois s’ils voteraient pour René Lévesque
ressuscité, sondage que les journalistes se chargeront de citer, de
discuter et de décortiquer le plus sérieusement du monde pendant au moins
une semaine.
Maxime Blanchard
Montréal, 16 décembre 2010
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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    16 décembre 2010

    Cher Monsieur,
    Merci de citer Guy Debord. Ses analyses, comme les vôtres d'ailleurs, sont tout à fait justes et rafraîchissantes.
    André Meloche

  • L'engagé Répondre

    16 décembre 2010

    Tout à fait le genre de critique que j'aime lire.
    Une analyse fine doublée d'une référence.
    Merci!