Chronique #12

Ici Radio-Canada et pas ailleurs!

L'opinion de Bernard Landry


Quand les conservateurs ont jonglé avec l’idée de fermer Radio-Canada, et Jean Charest avec celle de la souveraineté culturelle, j’y ai vu une belle convergence. Cette exceptionnelle société serait reprise, corps et bien, radio et télé, avec tous ses talentueux personnels et, bien entendu, tous ses moyens financiers par notre gouvernement national.
Devant les actuelles compressions budgétaires que doit subir la société, ma conviction n’en fut que consolidée. Pour le gouvernement fédéral, conservateur ou libéral, en raison même de la vision de l’électorat canadien, massivement porté sur d’autres chaînes, en général américaines, Radio-Canada n’aura jamais l’importance qu’elle a au Québec. Les Québécois ne perçoivent pas la télévision et la radio de Radio-Canada comme les Albertains ou les Ontariens. Il en serait de même pour notre gouvernement national, s’il avait la juridiction sur ce secteur vital.
Tout cela est d’une logique implacable qui n'est pas la même au Canada que dans la nation québécoise. D’abord l’auditoire de Radio-Canada hors Québec est marginal en nombre. De plus, les hommes et les femmes qui sont l’âme de ces grandes chaînes francophones sont aussi presque entièrement du Québec. L’argent vient de nos impôts et des commanditaires qui veulent s’adresser à notre population. Il va de soi que dans un tel changement de juridiction, les francophones hors Québec, et les anglophones d’ici pourraient facilement continuer à être desservis en vertu d’un accord de réciprocité.
En réalité, cette institution est déjà, dans les faits, et malgré son déguisement canadien, la radio et la télévision publiques nationales du Québec, complétées, il faut le dire, par Télé-Québec. Des millions d’auditeurs et d’auditrices ont cette perception profonde, et avec raison. Comment ne pas considérer comme une richesse nationale du Québec, une maison qui fut illustrée par René Lévesque, Pierre Bourgault, Louis Martin et Judith Jasmin, pour ne nommer que des disparus.
Le domaine de l’information est vital pour la démocratie, la culture, et le mode de vie. Comment pouvons-nous nous être habitués et résignés à voir ce secteur complètement contrôlé par un gouvernement dominé, bien que démocratiquement par une autre nation? En toute cohérence, le gouvernement du Canada exige que Radio-Canada soit un instrument de consolidation de "l’identité canadienne, de sa structure politique, et serve le multiculturalisme". Ce dernier, répudié formellement par le Québec, a été imposé par une constitution jamais acceptée. Ses objectifs font, par définition, que la société Radio-Canada, malgré ses mérites, ne contribue pas comme elle le devrait au renforcement de notre identité nationale. Le simple fait d’entendre le mot “Canada” à longueur de jour, sans fin et à répétition, n’est pas sans impact sur notre inconscient collectif et sur celui, particulièrement, de nos compatriotes issus de l’immigration. Est-ce que les nations françaises, britannique, ou italienne, pourraient considérer un seul instant de confier leur télévision ou leur radio publiques nationales à un autre pays, ou même à l’Union Européenne qui n’est ni une fédération ni une confédération? C’est pourtant ce que l’on fait avec la nation canadienne, et l’on s’y est habitués au point de ne plus voir l’incongruité de la situation. C’est évidemment une négation absolue de la souveraineté en général et culturelle en particulier.
Robert Bourassa a été séduit, on s’en souvient, par la souveraineté culturelle en laquelle il avait fondé quelques espoirs. Pour son immense déception, les pouvoirs du Québec ont régressé depuis, par l’action toujours prévisible de la Cour suprême. Liza Frulla pourrait en témoigner de manière crédible: elle était ministre du gouvernement québécois quand nous avons été dépouillés de tous nos pouvoirs dans ce domaine crucial. Cela explique son scepticisme quand elle entend Jean Charest évoquer de nouveau le rêve fumeux et avorté de son illustre prédécesseur. Rappelons qu’elle fut aussi ministre à Ottawa…
Avec les dures compressions budgétaires présentes, et celles que la logique expliquée plus haut pourrait occasionner, il y aurait maintenant une belle possibilité d'agir. On laisse entendre que les partis d'opposition à Québec seraient prêts à faire front commun avec le gouvernement en faveur de la "souveraineté culturelle". Nous sommes peut-être en face d'un créneau historique...
Le Québec devra un jour faire comme toutes les nations qui le peuvent -et c'est évident qu'il le peut- contrôler tous les aspects de son destin. S'il pouvait déjà rapatrier sous sa gouverne tous les pouvoirs et moyens en matière de culture et de communication, ce serait une évolution prometteuse. Tout cela est tellement normal, trop sans doute, pour le rigide système canadien. Ce serait pourtant une bonne occasion de donner un sens concret à la reconnaissance de notre nation si chère, apparemment, à Michaël Ignatieff. Il devrait amorcer, dès maintenant, une belle réflexion...


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