Chronique #9

La fin de la religion?

L'opinion de Bernard Landry


Rassurez-vous, cet article parle d'économie, même si la religion traditionnelle du Québec a été mise à mal récemment par des événements brésiliens et des déclarations papales. Les réactions de l'Église d'ici ont d'ailleurs été plus que réconfortantes.
Non, je veux parler d'une religion qui n'a rien à voir avec Dieu: le capitalisme ultra-libéral. Je n'y ai jamais cru, pas plus qu'au communisme d'ailleurs. Fort heureusement, l'ensemble du Québec a eu généralement -sauf exception- la même attitude dans les deux cas. Depuis toujours, et particulièrement depuis 1960, notre société a été marquée par un niveau de croyance en l'action collective plus marquée que dans l'ensemble de notre continent.
Traditionnellement, chaque village québécois avait plusieurs coopératives: épargne, diverses productions agricoles, assurances, et même pompes funèbres. Avec la révolution tranquille, l'Etat, "le plus puissant d'entre nous", comme le disait René Lévesque, est venu amplifier et consolider notre manière solidaire d'affronter les problèmes.
Au regard des résultats, dans le contexte désastreux où nous a mis le capitalisme libéral, il est clair que nous avons eu raison malgré certaines failles. C'est au Québec où les écarts entre les riches et les pauvres sont les moins importants de l'Amérique du Nord. Le Québec est "le paradis des familles", comme l'a établi un brillant ouvrage publié récemment par Luc Godbout et Anne-Marie St-Cerny. Notre couverture sociale est aussi la plus étendue. Plus qu'au Canada et bien plus qu'aux États-Unis.
Notre économie, beaucoup plus diversifiée que celle de l'Ontario, est à sa manière tout aussi prospère et, à certains égards, plus, ce que la crise actuelle met en lumière. Et, avantage non négligeable, elle nous appartient plus que celle du Canada appartient aux Canadiens. C'est un trait spécifique de notre culture socio-économique auquel Michaël Sabia aurait intérêt à réfléchir. Lui qui, par ses déclarations, semble voir les choses d'une manière plus "canadian"!
Au Québec, la richesse est produite largement par certaines grandes entreprises privées dont plusieurs nous appartiennent, tout en étant également multinationales. Elles dominent le monde dans leur secteur d'activité comme Bombardier, Lavalin, CGI, Dessau, Cascade, le Cirque du Soleil, et d'autres. Il est impensable, soit dit en passant, que leur contrôle puisse passer à l'étranger. Même la France, cinquième puissance du monde, avec plus de soixante millions d'habitants, vient de créer un fond souverain pour empêcher que le contrôle de ses piliers économiques lui échappe.
Il y a aussi au Québec d'autres excellents créateurs de richesse qui ne sont pas privés. Hydro-Québec, qui appartient à notre État national, qui, pour rien au monde, ne doit s'en départir, est à l'abri de toute offre privée d'acquisition. Le Mouvement Desjardins qui, lui non plus, ne peut être vendu parce qu'il appartient à tout le monde, est aussi un formidable producteur de richesse, responsable de la moitié du commerce bancaire au Québec. Il n'est pas non plus capitaliste, tout en répondant aux normes de l'économie de marché. La coopérative fédérée, et d'autres, ont un rôle déterminant dans la transformation agricole et il faut être agriculteur pour en faire partie. Les fonds de travailleurs sont devenus d'importants agents économiques qui contribuent aussi à notre développement et à notre prospérité, et qui restent à l'abri de la plupart des abus capitalistes. Enfin, je ne connais pratiquement pas de pays où l'économie sociale joue un rôle majeur comme celui qu'elle joue ici. Évidemment, ce secteur est motivé par des raisons humaines autres que le profit.
Ainsi, avec certaines précautions de saine gestion, et du courage face au défit démographique en particulier, le Québec, avec son type d'économie sociale de marché, est très bien placé pour tirer son épingle du jeu dans le nouveau contexte mondial. Le président Obama pourrait pratiquement parodier René Lévesque et dire: "Our state is the strongest of us". C'est d'ailleurs cette doctrine qu'il met en pratique, comme l'avait fait aussi Franklin Roosevelt et, comme lui, avec une ardeur exceptionnelle.
On sait que dans plusieurs pays d'Europe du nord, la convergence s'est faite depuis longtemps entre la gauche et la droite. Le Québec est avancé sur cette route progressiste médiane. Le dernier G20 de Londres a bien mis en lumière que cette voie pourrait devenir universelle. C'est une bonne nouvelle: notre nation est en avance!


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