L’espion venait du chaud: bons baisers de Tel-Aviv

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Des compagnies privées israéliennes liées à l'affaire Khashoggi


Nouveaux rebondissements dans l’affaire Khashoggi. Vous savez le journaliste dissident saoudien assassiné et démembré au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Il a été tué, selon la CIA, sur ordre du prince héritier Mohammed ben Salmane qui n’appréciait pas ses critiques. Et c’est ici au Québec et en Ontario que ce thriller d’espionnage a débuté.  


Rappelons d’abord les épisodes précédents de la série.    


Omar Abdulazziz, un dissident saoudien proche de Khashoggi établi au Québec, à qui j’ai parlé, est convaincu que ce sont ses conversations avec Jamal Khashoggi qui ont entrainé sa mort. Les services secrets saoudiens avaient en effet implanté un logiciel-espion dans son téléphone intelligent. C’est le laboratoire de sécurité informatique Citizen Lab, de l’université de Toronto qui a découvert l’infiltration à l’aide du logiciel «Pegasus» de la société israélienne NSO Group. Citizen Lab a aussi identifié plusieurs autres pays autoritaires qui ont acheté Pegasus pour espionner leurs dissidents. Avec ses révélations, Citizen Lab s’est fait des ennemis redoutables en Arabie saoudite et en Israël.    


Et maintenant le nouvel épisode de la série.    


Une opération est montée pour discréditer Citizen Lab et salir sa réputation.Le 6 décembre dernier, un homme qui se présente comme Gary Bowman entre en contact avec un employé de Citizen Lab d’origine syrienne, Bahr Abdul Razzak. L’individu se dit responsable d’une société d’informatique financière qui veut l’engager. L’entretien prend une curieuse tournure. Bowman tente de savoir si Abdul Razzak déteste Israël et s’il a travaillé contre le Groupe NSO parce que c’est une société israélienne. Alertée par Citizen Lab, l’Associated Press découvre que la supposée société de Bowman, FlameTech, n’existe pas et que l’homme agit sous le couvert d’une fausse identité. C’est donc un agent secret. Mais à la solde de qui? L'affaire n'en reste pas là.    


Début janvier 2019, un chercheur sénior de Citizen Lab, John Scott-Railton, est à son tour contacté par un individu qui veut faire appel à son expertise. Il se présente comme Michel Lambert, directeur de la CPW-Consulting basée à Paris. Vérification faite, cette société l’existe pas et n’a pas de bureau à son adresse prétendue. La rencontre entre Scott-Railton et Lambert se déroule dans le restaurant d’un hôtel de New York. Deux journalistes de l’agence AP, alertés par Citizen Lab, observent l’échange à quelques tables de distance. Les propos de Lambert bifurquent rapidement. Il demande au chercheur ce qu’il pense de l’antisémitisme avant d’évoquer la possibilité qu’un «élément raciste» explique l’intérêt Citizen Lab pour les logiciels espions israéliens.    


Les deux journalistes de l’AP s’approchent alors de Lambert, lui disent que sa compagnie n’existait pas et lui demandent pour qui il travaille vraiment. Décontenancé, il refuse de répondre, se lève et quitte précipitamment le restaurant après s’être enfargé dans une chaise.    


Qui est donc ce Michel Lambert? Scott-Railton l’a filmé à l’aide d’une caméra dissimulée sur lui. Sa photo est immédiatement distribuée aux médias et mise en ligne. Le New York Times, en collaboration avec une émission d’enquête de la télévision israélienne, découvre que son nom véritable est Aharon Almog-Assoulin, un espion israélien à la retraite, qui siégeait jusqu'à récemment au conseil municipal d’une banlieue de Tel-Aviv. Et ce n’est pas tout.    


En 2017, Almog-Assoulin a aussi opéré à Toronto dans un litige entre deux sociétés de capital-investissement, Catalyst Capital Group et West Face Capital. Une personne impliquée dans le conflit a déclaré au New York Times que lorsqu'il a vu la photo de Michel Lambert, il a immédiatement reconnu l'homme qui l'a approché sous une autre fausse identité. Le New York Times affirme que dans des documents judiciaires, Catalyst Capital a reconnu que ses avocats avaient eu recours en sous-traitance aux services de Black Cube une agence de renseignement privée israélienne qui possède des bureaux à Tel-Aviv, Londres et Paris.    


Plusieurs opérations récentes de Black Cube ont suscitées des controverses. Le magazine New Yorker affirme que l'entourage de Trump a fait appel à Black Cube en 2017 pour discréditer des cadres de l’ancienne administration Obama en cherchant des informations compromettantes les impliquant. Toujours selon le New Yorker, le producteur hollywoodien Harvey Weinstein, accusé de multiples agressions sexuelles, a aussi fait appel à Black Cube pour recueillir des informations dommageables sur ses victimes.    


Black Cube, qui a été fondée par d'anciens agents du Mossad et du Shin Bet, a nié avoir joué tout rôle dans l’approche des employés de Citizen Lab. Le groupe NSO a démenti avoir quoi que ce soit à voir avec les opérations visant Citizen Lab et a déclaré n'avoir embauché ni demandé à quiconque d'engager des enquêteurs privés contre l'organisation torontoise.