Enseigner le bilinguisme

Les élèves du secondaire se préparent à l'examen d'anglais langue seconde; les écoles primaires réfléchissent à la façon d'implanter l'anglais intensif

Les solutions mur-à-mur poursuivent parfois des buts inavoués... inavouables.


Dans la classe de Michel, des élèves échangent en anglais sur le thème «A Romantic Dinner».

Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir


Lisa-Marie Gervais - Tous les élèves de 5e secondaire du régulier se soumettent aujourd'hui à l'examen d'anglais langue seconde. Bon an mal an, les Québécois francophones réussissent plutôt bien cette épreuve unique du ministère, mais sont-ils bilingues pour autant? Non, mais le gouvernement Charest, qui rendra obligatoire l'anglais intensif en 6e année, y travaille.
«Are you guys talking in English?» Michel Morin, l'enseignant du programme anglais intensif à l'école primaire Louis-Colin, dans le quartier Ahuntsic, à Montréal, n'en laisse pas passer une. À partir du moment où ses petits mousses de 6e franchissent le pas de la porte, tout doit se passer dans la langue de Shakespeare. «Mais je veux que les enfants s'amusent. Je ne veux pas qu'ils sentent qu'ils travaillent», insiste M. Morin, qui enseigne depuis 42 ans.
En cette matinée de fin de mai, la frénésie est palpable dans la classe de Michel. La fin de l'année approche et les enfants sont à la veille d'un voyage à New York de quatre jours. «I'm not afraid. I can talk with the people in the hotel and the restaurant», a répondu le blondinet Esteban. «I will bring my dictionnary with me», a renchéri un de ses camarades dans un anglais tout à fait compréhensible. Il ne fait pas de doute que ces enfants sauront converser sans peine avec les habitants de la Grosse Pomme. «S'ils arrivent à vaincre leur timidité», note l'enseignant.
Bien sûr, les élèves qui font le programme intensif n'auront pas été exposés à un nombre d'heures suffisant d'anglais pour qu'ils parlent parfaitement la langue, ce qui fait plutôt d'eux des «bilingues fonctionnels», selon l'expression consacrée. N'empêche, c'est déjà plus que les quelque 800 heures saupoudrées sur les 11 années du primaire et du secondaire auxquelles sont exposés les jeunes du cours régulier. Le gouvernement Charest prévoit d'ailleurs bonifier l'exposition à l'anglais de 400 heures pour la porter à 1200 heures, et rendre obligatoire pour toutes les écoles du Québec le programme d'anglais intensif en 6e année. Et tout, 25 millions de dollars sur cinq ans seront consacrés à l'implantation de ce programme.
Selon les données provisoires du ministère de l'Éducation, il y aurait 257 groupes d'anglais intensif à travers le Québec, dont 17 sont des classes de 5e année et 15 des classes mixtes de 5e et 6e années, et le reste, des classes de 6e. Le programme est décliné selon dix modèles différents d'alternance entre les matières obligatoires et l'anglais (une semaine/une semaine ou des demi-journées, comme à l'école Louis-Colin), mais le plus répandu demeure celui de l'alternance cinq mois/cinq mois.
Un défi de taille
Michel Morin accueille positivement cette initiative du gouvernement même s'il reconnaît que l'implantation d'un tel programme à travers la province ne sera pas une tâche simple. «C'est une bonne idée, l'anglais intensif dans toutes les écoles. Moi, je pense que c'est comme ça qu'on apprend l'anglais, lance-t-il sans équivoque. Mais [le ministère de l'Éducation] va avoir des problèmes à l'implanter partout.» À commencer par le recrutement de personnel, une tâche à laquelle le ministère de l'Éducation (MELS) a dit néanmoins s'être attelé. Depuis décembre dernier, le moratoire sur les contingentements dans les programmes de formation à l'enseignement a été levé pour faire face à l'augmentation des besoins de main-d'oeuvre, notamment en enseignement de l'anglais, a confirmé une porte-parole du ministère. Il y aurait actuellement environ 3000 enseignants d'anglais langue seconde.
Michel Morin voit poindre un autre problème: celui de trouver des professeurs pour enseigner les matières obligatoires de 6e année... en cinq mois. «Ce n'est pas un programme d'anglais intensif. C'est un programme intensif, point. C'est énormément de travail pour le professeur qui enseigne le français et les maths le reste du temps. La correction est épouvantable. Personne ne va vouloir faire ça», a soutenu l'enseignant d'anglais. Le défi est également organisationnel: il faut des locaux, de l'équipement. «Ça prend des livres, du matériel en anglais. Moi, ça fait 10 ans que j'équipe l'école, ça ne se fait pas du jour au lendemain», a-t-il ajouté.
Pour Marie-Hélène Blouin, directrice de l'école Louis-Colin, on ne pourra rendre obligatoire l'anglais intensif pour tous les élèves de 6e année sans tenir compte du fait que, pour plusieurs d'entre eux, récemment immigrés, la langue de Shakespeare sera leur troisième langue. «Dans certains milieux où il y a plusieurs familles allophones, les enfants sont allés en classe d'accueil en français. C'est une langue qu'ils ne maîtrisent pas et leur troisième langue [l'anglais] viendra assez vite», a dit Mme Blouin.
Somme toute, l'anglais intensif en 6e a ceci de salutaire pour les élèves qui l'ont suivi: ils «pètent des scores» une fois à l'école secondaire, celle-ci n'étant pas toujours prête à accueillir des élèves plus forts en anglais. «Les parents me disent qu'en arrivant au secondaire, leurs enfants sont équipés pour la 4e secondaire. Au moins, l'avantage est qu'ils peuvent mettre leur énergie ailleurs que dans leurs cours d'anglais pendant quatre ans!»


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