Hérouxville et l'hydre montréalaise

Hérouxville - l'étincelle



L'adoption des "normes de vie" par le conseil municipal de Hérouxville a été perçue à juste titre comme une réaction aux excès des accommodements raisonnables et l'expression de l'inquiétude du monde rural face aux menaces que l'immigration fait peser sur ses valeurs.
Même si la démarche de Hérouxville est xénophobe, les immigrants ne sont probablement pas la principale cible de ce cri de colère. Il y a quelque chose d'autre, et c'est la révolte contre la grande ville, ses idées, son mode de vie, son influence. Hérouxville, c'est l'expression poussée à sa limite de la fracture entre la métropole et ses régions. On retrouve ce même sentiment anti-montréalais dans la réflexion sur Bloc québécois sur ses échecs électoraux dans la région de Québec ou dans la remontée du chef adéquiste Mario Dumont, dont le principal attrait n'est pas d'être à droite, mais d'être non urbain.
Dès le départ, je trouvais qu'il y avait quelque chose de bizarre dans l'irritation de la bourgade mauricienne. D'habitude, les tensions raciales surviennent là où les communautés se côtoient, quand la coexistence est menacée par une rupture du point d'équilibre. En France, le Front national est plus fort là où la population de souche est en contact avec les communautés immigrantes.
Dans le cas de Hérouxville, c'est tout le contraire. Ses citoyens n'ont sans doute jamais vu une femme voilée, sauf à la télévision. Et ce sont eux qui grimpent aux rideaux. Et pendant ce temps, il n'y a pas de crise dans la région montréalaise où les gens vivent pourtant en contact permanent avec les minorités, avec qui ils ont établi des liens assez harmonieux. Il est assez normal que des populations qui n'ont pas de contacts directs avec les immigrants aient des préjugés nourris par l'ignorance. Mais il est tout à fait atypique que cela se transforme en mouvement de colère.
C'est ce qui permet de croire qu'il y a un autre processus en cause. Bien sûr, les gens de Hérouxville, poussés par des démagogues, réagissent aux dérapages des accommodements déraisonnables. Mais ils s'insurgent bien plus contre la tolérance des Montréalais, leur passivité face aux transformations qu'amène l'immigration. Ce qui menace l'identité rurale, ce ne sont pas les femmes voilées, mais le monde urbain dans son ensemble, qui s'éloigne progressivement du modèle traditionnel, avec sa culture multiethnique, son rejet de la religion, ses élites, ses intellectuels, son village gai, ses artistes, ses leaders de grande entreprise. Tout ce qui fait que Montréal leur ressemble de moins en moins et devient une terre étrangère.
Cette interprétation se confirme par la façon dont s'est articulé le mouvement d'appui de bien des citoyens au geste de Hérouxville. Ce qu'ils saluaient, ce n'étaient pas les niaiseries racistes sur la lapidation, mais bien plus le fait qu'un village ait osé s'affirmer et tenir tête aux urbains qui dominent le discours public, le fait qu'enfin quelqu'un parle en leur nom. J'ai aussi senti cela dans les très vives réactions à un texte pourtant très modéré que j'ai écrit sur la commission d'enquête sur les accommodements raisonnables, annoncée par Jean Charest. Les réactions portaient essentiellement sur l'arrogance montréalaise, la perception que la ville se fait des régions, sur le courage de Hérouxville.
C'est le même type de réactions que décrit, en termes beaucoup plus crus, le rapport interne du Bloc sur ses déboires dans la région de Québec. Ce rapport dénonce le montréalisme du Bloc, essentiellement son virage à gauche qui ne reflète pas le conservatisme de la région.
Mais les remarques portent moins sur la ville de Québec que sur le monde rural qui est à ses portes: le mécontentement de cultivateurs et de chasseurs qui n'appuient pas la position du Bloc sur les armes à feu, qui n'aiment pas qu'on se moque de la culture country de Stephen Harper, d'organisateurs et de candidats défaits qui sont tannés qu'on appuie le mariage gai auquel s'opposent les Chevaliers de Colomb, ou qu'on parle trop des ethnies et du suicide assisté. La ville de Québec, qui n'est pas rurale, s'ajoute à ce mouvement parce que l'un des ciments de son identité est son opposition à l'impérialisme montréalais.
Bien sûr, cette coupure politique entre les villes et les régions n'est pas unique au Québec. Les démocrates américains ont surtout du succès dans les villes tandis que les conservateurs canadiens en sont absents. Mais le phénomène est sans doute plus aigu au Québec, en raison de l'énorme poids démographique et économique de Montréal, conjugué à son faible poids politique.


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