Je te lirai notre histoire

1759 - Commémoration de la Conquête - 12 et 13 septembre 2009

Gravure illustrant la prise de Québec, le 13 septembre 1759. Collection Archives nationales du Québec à Québec

Valérie Lesage - (Québec) Ils s'appellent Robert Lepage, Julie Snyder, Luc Picard, Paul Piché, Laure Waridel, Gérald Larose ou Bernard Landry. Mais aussi Andrew Burroughs Wolfe ou George de Marestan, descendants des Wolfe et Montcalm qui se sont affrontés sur les Plaines il y a 250 ans. Pendant 24 heures, à partir de 15h aujourd'hui, ils prendront la parole pour affirmer l'histoire et l'imaginaire du peuple québécois à travers une centaine de textes littéraires, politiques, historiques et autres. Qui lira quoi? C'est toute la question. Et aussi la surprise que nous réservent les organisateurs du Moulin à paroles, la metteure en scène Brigitte Haentjens et les Loco Locass Sébastien Fréchette (Biz) et Sébastien Ricard.
On sait déjà qu'un chef cuisinier lira Jehane Benoît, qu'il y aura l'hymne national, des textes de Leonard Cohen, Honoré Mercier et Mordecaï Richler. Mais on sait surtout que Luck Mervil lira le manifeste du FLQ. Une fuite impromptue car les organisateurs n'avaient pas du tout envie de faire connaître leur choix de textes avant le jour J.
«On ne voulait pas une foire d'empoigne sur les textes, soulignait Brigitte Haentjens dans une entrevue accordée avant la controverse sur le manifeste. On va découvrir les textes le jour même car on ne voulait pas que ce soit un sujet de discussion avant même que ça ait lieu. On ne voulait pas donner les textes en pâture. On voulait que les gens vivent ça de l'intérieur.»
La volonté des organisateurs n'aura pas eu le dessus : la con­troverse est née avant que ne retentissent les premiers mots du Moulin à paroles. Le ministre responsable de la région de Québec, Sam Hamad, accuse les organisateurs de faire l'apologie du terrorisme; ils dénoncent une forme d'intimidation et de censure de la part du gouvernement, qui retire le financement de 20 000 $ qu'il devait accorder au Moulin.
Conçu en réponse à la polémique entourant la reconstitution historique de la bataille des Plaines, le Moulin semble destiné à voir le jour au coeur d'une autre polémique. L'idée de faire retentir les mots à la place des armes a germé dans la tête de Pierre Laval Pineault, Sébastien Ricard et Sébastien Fréchette qui envisageaient le besoin de commémorer plus sobrement qu'avec les costumes et la fumée des canons.
«Nous, on dit : revenons à la parole. Rassembler les gens autour du discours fait appel à la sobriété, l'austérité et la signifiance et ça nous semble plus de circonstance pour la circonstance qui nous réunit», croit Ricard qui, comme ses collègues, n'avait jamais imaginé au départ l'ampleur que prendrait ce Moulin à paroles. Car il aurait bien pu n'être qu'un rassemblement d'une quinzaine d'amis autour d'une caisse de bières. Mais le voilà qui s'annonce comme une nouvelle page d'histoire.
Pour les organisateurs, de plus en plus fébriles au fil des jours, l'événement représente «une célébration de la parole et des mots du Québec, ouverte à tous dans un esprit rassembleur, citoyen et communautaire».
Depuis trois mois, ils travaillent bénévolement et sans relâche pour construire le Moulin.
«On s'est partagé le Québec en tranches. On s'est divisé le travail selon les périodes historiques, la pré-Conquête, la Nouvelle-France, la littérature du terroir, la Révolution tranquille, etc. On a choisi 120 textes», explique Sébastien Ricard.
La grande bibliothèque a été un outil précieux pour retracer des textes anciens et méconnus, mais il y a aussi eu des amis qui ont prêté des ouvrages pertinents.
«On a choisi les textes selon leur pertinence et leur intérêt. On s'est fait la lecture à haute voix de nos sélections et ensuite on a fait des choix, par consensus», raconte Mme Haentjens, qui a été marquée par les textes de l'arrivée des Français en Amérique.
«Pour moi qui ne suis pas née ici, ces textes qui disent la beauté du pays, ça me bouleverse. C'est comme une mythologie pour moi. L'histoire moderne, je la connais mieux. Les Patriotes aussi, mais les textes de la rencontre entre les Français et les Amérindiens me remuent. Le pays est fait de la projection d'imaginaires. Ces rencontres sont faites de sensualité aussi. Les femmes amérindiennes étaient voluptueuses!»
Il n'y a aucune mise en scène autre que les associations textes-lecteurs dans le Moulin à paroles. Les jumelages seront parfois étonnants, nous dit-on, mais jamais gratuits. Les textes seront alignés selon la chronologie de l'histoire pour que les gens puissent suivre l'évolution de la langue, du discours et de la littérature. Le choix des lecteurs a été guidé par l'idée de faire lire des textes oubliés par des gens connus de divers horizons.
«L'idée, c'est de traduire le Québec dans son histoire. Et le défi était d'échapper à une histoire trop prévisible. On a voulu essayer de surprendre les gens à travers les récits qui dessinent un esprit de continentalité, donc le Québec en Amérique du Nord», souligne Sébastien Ricard.
Le comédien et musicien espère que les gens garderont de l'événement un désir du discours et une exigence envers la parole et ceux qui la prennent.
«Ça s'est perdu chez les politiciens cette force de l'oralité. On est dans la formule choc, le clip, l'image. Quand Obama parle, on est subjugués et on est prêts à accueillir ça. C'est ce qu'on devrait exiger de nos politiciens. D'ailleurs, on a une tradition de politiciens capables.»
Brigitte Haentjens, elle, espère que les gens garderont du Moulin à paroles une fierté.
«Et aussi un étonnement, une avidité d'aller fouiller dans leur histoire. Si les gens pouvaient avoir le même plaisir que nous on a eu à fouiller, ce serait déjà bien!»
Ce qu'ils liront
Sébastien Ricard, comédien
> Un texte du poète et dramaturge André Ricard
Comment ce texte l'interpelle?
Un seul texte a été commandé pour le Moulin à paroles et il a été commandé à mon père. C'est le texte de la 25e heure. Et ça continue... Nous avons été présents et notre présent continue, comme une course à relais. Ce sera le dernier texte lu. Ça m'interpelle profondément parce que c'est écrit par mon père et parce que c'est celui de la continuité. J'ai eu peur que ce soit cu-cul de lire un texte de mon père, mais l'idée de la filiation est importante. Il y a dans l'histoire la descendance, la transmission par le texte et par le sang. Je suis vivant, mon père aussi. C'est une bonne façon d'illustrer ce que l'on dit. (Au moment de l'entrevue, Sébastien Ricard n'avait pas encore lu le texte, qui n'était pas terminé. L'idée de la descendance prenait aussi une signification particulière parce que son deuxième enfant était attendu d'un jour à l'autre.)
Victor-Lévy Beaulieu, auteur
> La mission du clergé, du journaliste Arthur Buies
Comment ce texte l'interpelle?
Je suis laïque et pour la laïcité. Je trouve que les religions sont ce qui a fait le plus de tort dans le monde, la religion catholique en particulier. Le clergé québécois a toujours pris la part du vainqueur en échange de privilèges, donc probablement que l'église catholique québécoise n'a jamais voulu prendre le parti du peuple. En 1837-1838, elle menaçait d'excommunion ceux qui participaient à des assemblées publiques. Elle a toujours joué le rôle de basse exécutrice du pouvoir anglophone. Buies voulait une société laïque dégagée du pouvoir religieux. Ce texte est très près de mes convictions personnelles. Il a été écrit en 1864 et dans le climat de l'époque, c'était courageux. Il a d'ailleurs eu du mal à se trouver des emplois par la suite.
Que pense-t-il de la polémique autour du manifeste du FLQ?
Les gens qui étaient contre la tenue de cette manifestation se sont servis malicieusement du manifeste du FLQ pour essayer de discréditer le Moulin à paroles. Ce projet n'est pas une question de partisannerie, mais une question d'histoire comme le relevait le conservateur Benoît Bouchard. [...] On a une histoire, on veut l'approfondir et on veut la partager.
Éva Saïda, comédienne
> Un texte de l'archevêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget datant de 1852
Sujet du texte
Un plaidoyer contre le contrôle des naissances.
Comment ce texte l'interpelle?
C'est toujours surprenant pour moi qui suis née dans une société où on m'a enseigné à mettre des condoms avant que je sache à quoi ça sert. C'est étrange de voir à quel point le monde a changé, à quel point la religion était contrôlante. C'est beau la liberté qu'on a aujourd'hui.
Que pense-t-elle de la polémique autour du manifeste du FLQ?
C'est dommage parce que c'est une partie de notre histoire et c'est important qu'on s'en souvienne que ce soit heureux ou malheureux. Dommage que les gens soient aussi frileux. On ne peut pas changer notre histoire. Si j'avais eu à lire le manifeste, je l'aurais assumé. Alexis de Tocqueville disait : «Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres.»


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