Les leçons de l'histoire

Tribune libre

J’ai lu récemment un « vieux » livre écrit par des historiens chevronnés du Québec qui n’a rien perdu de sa pertinence :


VAUGEOIS, Denis, Jacques Lacoursière et Jean Provencher. Canada-Québec. Synthèse historique, Éditions du Renouveau Pédagogique Inc., 1969. (615 pages)


J’ai été frappé d’y retrouver des thèmes encore débattus aujourd’hui comme des nouveautés, alors qu’en fait, nous ne faisons que répéter ce qui a déjà été énoncé et débattu politiquement depuis longtemps.


La société distincte


En 1822, un nouveau projet d’union entre le Bas-Canada, peuplé majoritairement de canadiens français, et le Haut-Canada, peuplé principalement de britanniques, selon les termes de l’époque, est présenté aux Communes de Londres. Les britanniques de Montréal et des Townships  y sont favorables et dénigrent la posture autonomiste de plusieurs canadiens français : « (…) plusieurs démagogues canadiens affirment que les Canadiens d’extraction française doivent demeurer un peuple distinct, et qu’ils ont droit d’être regardés comme une nation. Les britanniques croient par ailleurs qu’avec plus de protection, ils pourraient rapidement avoir la majorité et démentir cette opinion abusive qu’ont les canadiens français de vouloir rester un peuple distinct, page 287. » Leur opinion sur les canadiens français a-t-elle changé ?


L’indépendance


Au cours des débats sur l’acte d’union de la période 1828-1837, Maurice Séguin du journal Le canadien résume ainsi le sentiment d’une partie de ses compatriotes quant à leur statut politique : « Le but ultime est donc de prendre place parmi les nations et de devenir un état souverain. Les canadiens aspirent à de plus haute destinée. Ils se croient appelés à couronner le nord de l’Amérique de l’auréole  d’une civilisation et d’une puissance canadienne française, page 295.» Que reste-t-il aujourd’hui de cette vision grandiose ?


Si nos tergiversations souverainistes sont une idée fixe sans lendemain jusqu’ici, les « britanniques » font preuve pour leur part d’une remarquable constance assaisonnée de beaucoup de sarcasme : « Notre colonie, nos rivages, nos terres, notre armée, nos townships, notre Saint-Laurent, nos canots (…) notre n’importe quoi…Cette colonie est britannique (…) L’erreur fatale des soi-disant patriotes canadiens français a été de considérer les  Canadiens non pas une petite portion d’une grande nation, mais comme le tout d’une minuscule nation, page 301-302. »


L’immigration


La question de l’immigration n’est pas un problème récent : « Déjà, les immigrants de plus en plus nombreux depuis 1825, et dont le nombre dépasse 50 000, tant en 1831 qu’en 1832, posent de sérieux problèmes à la population canadienne qui doit héberger et nourrir ces malheureux qui arrivent d’Europe, épuisés, démunis et le plus souvent malades, page 298. » Aujourd’hui, l’immigration n’est pas qu’européenne et les immigrants ne sont pas tous aussi mal en point, mais les volumes d’immigration au Canada posent néanmoins des problèmes socioéconomiques semblables.


La représentation proportionnelle


En aparté, au cours des années 1845-1850, le parti des Clear Grits de l’ouest canadien « …réclament des écoles non-confessionnels parfois avec aigreur contre le catholicisme, préconisent l’annexion de l’Ouest, font campagne pour la représentation proportionnelle et le scrutin secret. Leur leader est le bouillant politicien George Brown, directeur du journal torontois le Globe,  Page 357.


La voix des maîtres


Réactions à la conscription pour les hommes célibataires ou veufs sans enfants, de 20 à 35 ans à la quelle s’oppose fortement les canadiens français.


Les canadiens français répugnent à l’enrôlement forcé. En décembre 1917, Joseph-Napoléon Francoeur, député libéral de Lotbinière, appuyé par Hector Laferté, propose la motion séparatiste suivante à l’Assemblée législative québécoise : « Que cette Chambre est d’avis que la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte fédératif de 1867, si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle à l’Union, au progrès et au développement du canada, page 484. »


Au cours des années 1920-22, par ses études historiques, ses romans, l’abbé Lionel Groulx désire convaincre les canadiens français de la grandeur et de l’utilité de l’épopée française sur le continent nord américain. Il tente de secouer la torpeur de ses compatriotes en dégageant un programme propre à favoriser l’indépendance politique, sociale, économique et intellectuelle du Canada français, page 498.


Les racines de la révolution tranquille


En 1939, le gouvernement du Québec crée une commission chargée d’étudier un système d’Assurances sociales pour la province. Les commissaires publient en 1933 un rapport qui ne manque pas de lucidité. Pour régler le problème de l’enfance, on recommande le placement, l’adoption, les orphelinats, la tutelle et les patronages.  On propose aux législateurs d’adopter l’allocation aux mères nécessiteuses, l’allocation familiale, l’assurance du vieil âge, l’assurance-chômage et l’assurance-maladie-invalidité, page 509. Tout n’a pas été inventé à partir de 1960.


La montée indépendantiste


À compter de 1960, le Québec entre dans la révolution tranquille. En janvier 1957, Raymond Barbeau fonde  l’Alliance laurentienne,  suivie en 1959 de l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec  de Raoul Roy. La même année, Marcel Chaput et André d’Allemagne mettent sur pied le Rassemblement pour l’indépendance nationale R.I.N. Selon Barbeau, « Le monde est fait de séparatistes. L’homme qui est maître chez lui est séparatiste. Les cent nations de la terre qui cherchent à conserver leur identité nationale sont séparatistes. La France et l’Angleterre sont mutuellement séparatistes, même devant le Marché Commun. Et vous qui souhaitez le rapatriement de la constitution canadienne, vous voulez  l’indépendance du Canada vis-à-vis  de l’Angleterre et des  États-Unis, tandis que moi,  je veux l’in dépendance du Québec  par rapport au Canada. En termes mathématiques, l’indépendance du Québec est au Canada ce que l’indépendance du Canada est aux États-Unis et à l’Angleterre. Toutefois, le Québec a plus de raisons que le canada anglais  d’affirmer un tel particularisme, puisque des  quatre territoires, le Québec est distinct par la culture alors que le Canada anglais, les États-Unis et l’Angleterre sont identiques par la langue….Il est utopique pour un peuple de vouloir accéder à son plein épanouissement culturel et social sans posséder la maîtrise politique de ses destinées. Il faudra s’en rendre compte un jour : la condition de minorité ne peut qu’engendrer l’impuissance politique, et l’impuissance politique engendre fatalement l’insuffisance économique qui à son tourne ne peut produire que la détérioration sociale et culturelle, page 558-559 ».


En complément de ces citations, je suggère la lecture d’un recueil de textes compilés par Andrée Ferretti  et Gaston Miron, tome 1 : Les grands textes indépendantistes 1774-1992, suivi du tome 2  par Andrée Ferretti : Les grands textes indépendantistes 1992 -2003, parus aux Éditions Typo, en 2004, un ouvrage colossal de 1038 pages qui recense l’essentiel des opinions et des écrits sur ce sujet..


La conclusion (?)


Comme on a pu le voir à travers les citations et les références précitées, le désir d’émancipation politique du Québec a des racines profondes et demeure encore bien vivant chez une bonne partie de nos compatriotes et est bien antérieur à la souveraineté-association (1967) de René Lévesque et à la souveraineté-partenariat (1995) de Jacques Parizeau. Si le Québec s’est imposé deux échecs référendaires en 1980 et 1995, le Canada a connu lui aussi deux échecs : l’Accord raté du Lac Meech (1987-1990) et celui de Charlottown (1992). Un match nul ? Pas vraiment. Avec le rapatriement unilatéral de la constitution canadienne le 17 avril 1982 et la Loi sur la clarté référendaire (projet de loi C-20), déposée en décembre 1999 par le gouvernement fédéral de Jean Chrétien, la constitution canadienne est verrouillée et le Québec est placé au pied du mur : être à la table ou au menu, s’affranchir ou disparaître. Après tant d’efforts, tant d’énergie et tant de palabres consacrés à ce débat politique, il est étonnant de constater que l’adhésion à la cause plafonne, alors qu’elle devrait caracoler ici et maintenant autour de 55 % minimum et s’y maintenir dans le temps. Ce n’est pas le cas et de loin. Personne ne devrait avoir à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit ; un certain nombre de principes et de valeurs devraient s’imposent depuis longtemps. Malheureusement, la conjoncture délétère actuelle ne favorise pas cette avenue, - d’ailleurs, est-ce qu’une conjoncture favorable s’imposera un jour ? En attendant, il reste tant à faire dans le champ de nos compétences constitutionnelles, n’est-ce pas ?…


Yvonnick Roy


Québec


Québec



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