L'ennemi aux mille visages

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor


Depuis bien longtemps, l'ennemi occupe une place démesurée dans nos sociétés politiques. L'ennemi a toujours été une entité plus ou moins bien définie mais que nous devions combattre: citons la bataille contre l'ennemi communiste, la lutte contre la drogue et, aujourd'hui, la guerre au terrorisme. Trouver un ennemi et jouer une rhétorique autour de la peur est la meilleure recette pour légitimer des actions qui, habituellement, auraient suscité un tollé.
À notre époque, la guerre au terrorisme s'est transformée en hostilité contre les étrangers et ce qui les caractérise: religion, valeurs, habitudes de vie, etc. Le débat actuel autour des accommodements raisonnables fait partie intégrante de cette peur de l'étranger, comme s'il y avait menace d'assimilation. Étant donné notre appui presque aveugle aux valeurs démocratiques, je me questionne alors sur la pertinence même du débat autour des accommodements raisonnables. Pourquoi tant de remous autour de ce qui est acceptable ou non, autour des limites à franchir dans plusieurs pans de notre vie en société, quand le débat est d'un tout autre ordre: celui de l'intégration des immigrants à notre société?
Le débat public sur les accommodements raisonnables s'est littéralement embrasé lors de [l'allocution de Jacques Godbout->2100], qui a soutenu que la société québécoise, si elle continue sur ce chemin, sera portée à disparaître, car «ces tribus qui immigrent avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision» nous imposeront leurs vues. Par conséquent, nous devrions nous lever contre cette «immigration massive» avant qu'elle ne nous assimile. Les normes fixées par la municipalité d'Hérouxville ont aussi contribué à un soulèvement du débat. Il a aussi été mentionné à ce moment que ces derniers propos n'étaient pas racistes.
Les médias, toujours en manque de sensationnalisme, se sont rapidement joints à cette danse diabolique. On a créé des débats et présenté à la population ce qui, normalement, n'aurait pas eu de place dans les médias. Fait encore plus flagrant, les médias ont complètement omis d'affirmer qu'il existe dans ce monde des extrémistes et qu'ils sont minoritaires. Les médias se sont approprié les paroles et les gestes de ces groupes aux visions extrêmes de façon à présenter un spectacle au public.
Ceci a rapidement mené à de grandes généralisations. Or qui dit «généralisations» dit aussi «préjugés», «préjugés» allant malheureusement très souvent de pair avec «racisme».
Mais la question est encore plus profonde. Nous qui portons fièrement les valeurs démocratiques et qui allons même les imposer à l'international, nous accusons ces mêmes valeurs d'être à la source de ce danger. C'est notre démocratie avec sa vertu d'«égalitarisme» qui serait responsable de cette menace à l'union nationale. Peut-on vraiment mettre en cause cette valeur d'égalité? Est-ce vraiment là la source de nos conflits avec les diverses cultures présentes au Québec?
Nous avons polarisé la société québécoise; nous avons créé un «nous» contre «eux», ce qui n'a absolument rien à voir avec les valeurs de démocratie et d'égalité mais mène plutôt à l'exclusion et à la marginalisation des groupes. Croyez-vous sincèrement que c'est en excluant les immigrants que vous leur inculquerez les valeurs québécoises? Vous remarquez tout aussi bien que moi que ce moyen n'en est pas un et qu'on doit passer à un niveau supérieur de débat: l'intégration des immigrants. Discutons plutôt de ce dernier point, beaucoup plus constructif que le concept en vogue que sont les «accommodements raisonnables». Démocratie et égalité doivent donc toujours rester des idéaux à atteindre.
Il est vrai que la nation québécoise subit une menace, mais contrairement aux thèses racistes exposées ci-dessus, ce danger est d'une tout autre nature. On se trompe d'ennemi. La préservation de la nation québécoise passe plutôt par une lutte contre un pouvoir central fort, contre l'ordre capitaliste qui contraint à un libre-échange débridé. Nous devrions plutôt nous élever contre la mondialisation telle qu'elle nous est présentée et qui, elle, représente une menace bien réelle et considérable à l'endroit de notre souveraineté politique, économique, agricole, etc.
Ainsi, tous ces discours éloquents se regroupent autour de valeurs racistes et xénophobes qui sont propres à un parti de droite plutôt que d'appartenir à un mouvement d'émancipation pouvant aboutir à une société pacifique et progressiste. Nous nous trompons d'ennemi, si ennemi il y a. L'attachement d'un peuple à sa culture tient principalement à ce qui le définit en tant que groupe social, et peut-être est-ce là le talon d'Achille des Québécois, ce qui expliquerait cette crainte de l'assimilation. Mais assimilation à qui, cet ennemi étant composé d'une multitude de visages bien différents l'un de l'autre? Dans un contexte d'ouverture d'esprit de toute part, la diversité culturelle forgera au contraire la force même du peuple québécois, si seulement celui-ci apprend à l'intégrer pour en enrichir sa propre culture.
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Laurie Duguay, Politologue


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