L'héritage moral d'Hiroshima et de Nagasaki

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Chronique de Rodrigue Tremblay

Le mercredi 9 août 2023


Par Rodrigue Tremblayprofesseur émérite de sciences économique et ancien ministre de l'industrie et du commerce québécois, et auteur du livre géopolitique « Le Nouvel empire américain », l'Harmattan, 2004, et auteur du livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », Fides, 2018. 


« Nous avons découvert la bombe la plus terrifiante de l'histoire du monde. C'est peut-être le feu de destruction prophétisé à l'époque de la vallée de l'Euphrate, après Noé et sa fameuse arche... Cette arme doit être utilisée contre le Japon... — [Nous) l'utiliserons pour que les objectifs militaires, les soldats et les marins soient la cible et non les femmes et les enfants. Même si les Japs sont des sauvages, impitoyables, cruels et fanatiques, nous, en tant que leader du monde pour le bien-être commun, ne pouvons pas lâcher cette terrible bombe sur l'ancienne capitale ou la nouvelle... — La cible sera purement militaire... Cela semble être la chose la plus terrible jamais découverte, mais elle peut être rendue la plus utile. » Harry S. Truman (1884-1972), 33è président étasunien, (dans  'Diary', le 25 juillet, 1945).


« Le monde prendra note que la première bombe atomique a été larguée sur une base militaire d'Hiroshima. C'est parce que nous souhaitions avec cette première attaque éviter, autant soit peu, le massacre de civils.» Harry S. Truman (1884-1972), 33è président étasunien, lors d'un discours radiophonique à la nation, le 9 août, 1945).


« En [juillet] 1945... le secrétaire à la guerre [Henry L.] Stimson, est venu me visiter à mon quartier général en Allemagne. Il m'a informé que notre gouvernement se préparait à larguer une bombe atomique sur le Japon. Je faisais partie de ceux qui estimaient qu'il y avait un certain nombre de raisons impérieuses de remettre en question la sagesse d'un tel acte... Au cours de sa récitation des faits pertinents, j'ai été pris d'un sentiment dépressif et je lui ai donc exprimé mes graves appréhensions, d'abord sur la base de ma conviction que le Japon état déjà vaincu et que larguer la bombe était complètement inutile, et deuxièmement, parce que je pensais que notre pays devait éviter de choquer l'opinion mondiale avec l'utilisation d'une arme dont l'emploi n'était, à mon avis, plus nécessaire pour sauver des vies américaines... Je croyais que le Japon cherchait, à ce moment donné, un moyen de se rendre sans « perdre la face » complètement. Le secrétaire a été profondément troublé par mon attitude. » Le général Dwight D. Eisenhower, commandant suprême des forces alliées en Europe et 34ème président des États-Unis, de 1952 à 1960, (tiré de son livre 'Mandate For Change', p. 380).


« La civilisation mécanique vient d'atteindre son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques... Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison. » Albert Camus (1913-1960), philosophe et auteur français, le 8 août, 1945.


« En tant que chrétiens américains, nous regrettons vivement l'utilisation irresponsable déjà faite de la bombe atomique. Nous sommes d'accord sur le fait que quelque soit le jugement de principe que l'on porte sur la guerre, les bombardements surprises d'Hiroshima et de Nagasaki sont moralement indéfendables. » Le rapport du Conseil fédéral américain des églises sur la guerre atomique et la foi chrétienne, 1946.


« Je pense que l'utilisation de cette arme barbare à Hiroshima et Nagasaki n'a été d'aucune utilité dans notre guerre contre le Japon. — Les conséquences meurtrières de la guerre atomique dans l'avenir sont effrayantes. J'estimais qu'en étant les premiers à l'utiliser, nous avons fait nôtre une position morale qui nous ramène à l'Âge des Noirceurs. » William D. Leahy (1875-1959), chef de cabinet des présidents Franklin D. Roosevelt et Harry S. Truman (tiré de "I Was There", p. 441).


Lorsque le président étasunien Harry S. Truman décida de recourir à la bombe atomique, une arme des plus barbare de destruction massive, contre les populations civiles japonaises des villes d'Hiroshima et de Nagasaki, le 6 août 1945 et le 9 août 1945, les États-Unis se sont trouvés à se ranger officiellement du mauvais côté de l'histoire.


Le général Dwight Eisenhower, commandant suprême des forces alliées en Europe et 34ème président des États-Unis de 1952 à 1960, l'a dit en quelques mots : « ... les Japonais étaient prêts à se rendre et il n'était pas nécessaire de les frapper avec cette chose horrible. » (Newsweek, 11 novembre 1963). Entre 90 000 et 120 000 personnes sont mortes à Hiroshima et entre 60 000 et 80 000 sont mortes à Nagasaki, pour un grand total de 150 000 à 200 000 morts parmi les plus cruelles qui soit. Il semblerait que la fibre morale du général Eisenhower était plus forte que celle du politicien franc-maçon Harry S. Truman, eu égard à l'utilisation de la bombe atomique.


En étant le premier pays à user l'arme nucléaire contre des populations civiles, les États-Unis étaient alors en violation directe des principes de guerre internationalement reconnus, concernant la destruction massive et aveugle de populations. Par conséquent, les évènements du mois d'août 1945 sont un dangereux et inquiétant précédent, en ce qu'ils ont ouvert la porte, pour la première fois, à la guerre nucléaire. On conviendra que ce fut un recul majeur dans l'histoire de l'humanité et une énorme régression morale.


Il y a de fortes chances que les générations futures voient dans l'utilisation de la bombe atomique contre les populations civiles japonaises d'Hiroshima et de Nagasaki l'exemple typique d'un crime contre l'humanité et un nouvel échelon dans l'ensauvagement de la guerre. Cela pourrait entacher la réputation des États-Unis pour des siècles à venir. On peut également penser que le président Harry S. Truman, en plus de mentir ouvertement au peuple américain concernant cette sordide affaire (voir les citations officielles ci-dessus), a laissé derrière lui un terrible héritage moral, aux conséquences incalculables, aux générations d'Américains à venir.


Des porte-paroles américains ont invoqué un argument pro domo pour essayer de justifier la décision de Truman, tel celui de sauver la vie de soldats américains en écourtant la guerre dans le Pacifique et en évitant le besoin d'une invasion militaire du Japon, conséquence d'une reddition japonaise rapide. Cette dernière a eu lieu, en effet, le 15 août 1945 et elle a été officialisée le 2 septembre avec la signature d'un document japonais de capitulation, près d'un mois après le bombardement des villes d'Hiroshima et de Nagasaki.


À titre de référence, l'Allemagne nazie avait capitulé le 8 mai 1945, et la Seconde Guerre mondiale était déjà terminée en Europe, trois mois auparavant. Il y avait aussi, chez Truman, la crainte diplomatique que l'Armée rouge soviétique puisse envahir le Japon, comme elle l'avait fait en Allemagne, privant ainsi les États-Unis d'une victoire nette et durement disputée contre le Japon.


Néanmoins, fin juillet 1945, selon des experts militaires, l'appareil militaire japonais était de facto vaincu. Il est également vrai que le Conseil suprême militaire japonais pour la direction de la guerre tergiversait dans le but d'obtenir de meilleures conditions de capitulation, avec l'espoir d'un règlement négocié, notamment en ce qui concerne le rôle futur de leur empereur Hirohito en tant que chef d'État officiel.


En Europe, les alliés avaient poussé une Allemagne nazie récalcitrante à accepter une capitulation sans condition, et il existait d'autres moyens militaires pour forcer le gouvernement japonais à se rendre.


Le prétexte commode de provoquer une reddition rapide ne pèse guère dans la balance, par rapport à l'énormité de larguer la bombe atomique sur deux cibles civiles. Et même si le président Truman avait été pressé de faire la démonstration de la puissance de la bombe atomique afin d'impressionner ses amis soviétiques — et peut-être aussi de s'affirmer en tant que personnalité politique vis-à-vis l'ancien président Franklin D. Roosevelt, décédé quelques mois auparavant, le 12 avril 1945 — cela aurait pu se faire en ciblant des cibles militaires japonaises éloignées, et non en ciblant des villes entières fortement peuplées. Il semble qu'il n'y ait eu aucune considération morale dans cette prise de décision des plus inhumaines.


Conclusion


Depuis le mois fatidique d'août 1945, l'humanité s'est lancée dans une course désastreuse aux armements nucléaires, et elle avance vers le précipice les yeux grands ouverts et l'esprit fermé.


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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018, La régression tranquille du Québec, 1980-2018, (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.


On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com


Il est l'auteur du livre de géopolitique  Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.


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Prière de faire suivre l'article:


https://rodriguetremblay.blogspot.com/2023/08/lheritage-moral-dhiroshima-e-de-nagasaki.html


Mis en ligne, le mercredi, 9 août 2023.


N.B. Cet article fut publié en langue anglaise le 8 août 2010.


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© 2023 Prof. Rodrigue Tremblay

 



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1 commentaire

  • François Champoux Répondre

    10 août 2023

    Bonjour M. Rodrigue Tremblay,


    Il semble que les humains n’aient pas une mémoire très longue sauf quand il s’agit de vengeance; il faut donc vous remercier M. Tremblay, de nous relater ces déclarations qui prouvent notre bêtise et surtout, justement, notre grand esprit de vengeance couvert par des mensonges appropriés : lorsque vient le moment de se venger, les humains trouvent facilement des prétextes pour justifier des passages à l’acte des plus horribles et atroces.


    Depuis cette découverte de la puissance de l’énergie nucléaire, les humains n’arrivent que très difficilement à faire oeuvre de retenue dans l’expression de leur envie de puissance sur le monde. Et cette maxime des Romains a pris toute la place en politique des pays belliqueux : “Si vis pacem, para bellum.” (Si tu veux la paix, prépare la guerre) : la stupidité même de l’animal humain soi-disant intelligent.


    Savoir mentir devient ainsi la qualité numéro un des politiciens et celle de nos élus en position de pouvoir. La volonté de pouvoir des mâles humains ou des femelles en mal de pouvoir devient cette crête de coq que chacun veut exhiber afin d’être reconnu le maître.


    Préparer la paix est une oeuvre qui demande honnêteté intellectuelle et surtout, abstinence d’esprit de guerre. Nos politiciens comme les peuples mal guidés n’approuvent pas ce “spirit” de paix et donc justifient leurs paroles belliqueuses par des mensonges d’envahissement de “l’ennemi”; nous devenons ainsi l’ennemi de l’ennemi et l’escalade des paroles mensongères s’enclenche ad vitam aeternam. On appelle ça un cercle vicieux; tout le contraire d’un cercle vertueux.


    Dans le projet d’écriture de la constitution du Québec de M. Marc Labelle, il serait bien, M. Tremblay, que vous proposiez une réflexion sur l’esprit de paix; peut-être seriez-vous la personne toute désignée pour écrire cette constitution rêvée…


    François Champoux, Trois-Rivières