La Syrie à l'avant-scène d'une nouvelle Guerre froide ?

Selon l'ONU, plus de 5400 personnes ont perdu la vie en dix mois de révolte et de répression en Syrie.

Géopolitique — Proche-Orient





Ghassen Ben Khelifa - L'auteur est un journaliste tunisien, vivant entre Montréal et Tunis.
Le bilan des victimes de la répression sauvage du régime syrien s'alourdit de jour en jour. Il dépasserait les 7500 morts selon l'ONU. Mais le calvaire des Syriens ne semble pas toucher à sa fin. Car sur l'échiquier géostratégique mondial, on butte encore sur une impasse.
La dernière rencontre des « Amis de la Syrie » à Tunis en a fait encore la preuve : les Américains, malgré leur discours virulent, ne semblent toujours pas prêts pour une nouvelle aventure militaire. Les mauvais souvenirs des bourbiers irakien et afghan sont encore frais. Et comme les Européens, ils savent que contrairement à la Libye, le régime syrien bénéficie d'un réel appui d'une partie considérable du peuple. Oui, ils aimeraient bien se débarrasser du plus important allié de l'Iran, mais en une année électorale, le risque est de taille.
De l'autre côté, la Chine, et surtout la Russie, semblent avoir tiré des conclusions de l'expérience irakienne, partiellement reproduite en Libye. Ils n'accepteraient plus de sortir une nouvelle fois perdants en matière de contrats. À l'heure où la lutte pour les ressources énergétiques s'accentue, ils veulent renforcer leurs positions dans les négociations avec l'Occident au sujet de l'Iran. Il faudra les rassurer quant à leur part du gâteau avant de les voir lâcher le régime de Damas, et probablement ensuite celui de Téhéran.
Mais, il n'y a pas que le pétrole iranien. Les Russes craignent pour leurs privilèges à la base militaire navale, sur la Méditerranée, à la ville syrienne de Tartous. Les Chinois eux, en profitent pour mettre enfin un pied dans ce terrain, aussi glissant que stratégique, qu'est le Moyen-Orient.
Dans ce terrain, il y a d'autres joueurs aussi ambitieux, et dont la discrétion est trompeuse. Il s'agit notamment de la Turquie et d'Israël. La première cherche depuis quelques temps à hériter du quasi naturel rôle de l'Égypte, occupée à réparer les dégâts de l'ère Moubarak, comme chef de file de la région. Alors qu'Israël, incapable de prétendre à ce rôle pour des raisons évidentes, serait heureuse de voir disparaître le régime qui fournissait une base arrière aux derniers groupes de résistance armée contre elle, à savoir le FPLP, le Jihad, et surtout le Hamas et le Hezbollah. Mais les exemples afghan et irakien ont montré que la disparition d'un régime hostile peut accoucher d'alternatives encore plus hostiles.
Les pays arabes ne sont pas plus unis sur la solution à envisager en Syrie. Ce n'est sûrement pas les valeurs démocratiques qui animent l'enthousiasme des dictatures du Golfe pour « libérer le peuple syrien ». Ces derniers essayent simplement de faire dévier la vague révolutionnaire arabe qui les a sérieusement ébranlés, notamment au Bahrein et en Arabie saoudite. La solution la plus aisée est de diaboliser les protestations populaires en les peignant d'une couleur sectaire. Il est plus facile de présenter le soulèvement populaire au Bahrein, et celui dans la région Est de la monarchie saoudite, comme « un complot iranien » manipulant des populations à majorité chiite. Cela explique pourquoi ces monarchies se présentent comme les ardents défenseurs des sunnites syriens, qui seraient les victimes du pouvoir alaouite (un des courants du chiisme) du clan Assad. Pourtant, depuis le début, et jusqu'à présent, la révolte syrienne avait adopté un discours majoritairement séculariste et anti-communautariste. Ce qui n'est pas le cas de certains opposants proches de, ou financés par, le régime de Riadh.
D'autres pays comme l'Algérie, le Liban, la Tunisie, et même la Libye (ce qui est un peu surprenant), ne sont pas chauds à cautionner une intervention militaire en Syrie. Leurs raisons sont différentes, mais ne semblent pas tenir les mêmes calculs que les monarchies du Golfe. La dernière rencontre des prétendus « Amis de la Syrie » à Tunis a trahi encore une fois ces divergences. Le discours du président tunisien, Moncef Marzougui, refusant fermement toute intervention étrangère en Syrie, a fait grincer les dents aux Saoudiens qui se seraient retirés de la salle.
En Syrie, en dépit du triste alourdissement du bilan humain, la situation s'éternise. Étant au coeur d'une région hautement stratégique et convoitée, ce pays multicommunautaire serait déjà, selon le journaliste Robert Fisk, l'avant-scène d'une nouvelle Guerre froide.


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