Une arme de soumisson massive

L'Empire - la fabrication de la PEUR

«L'idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L'une et l'autre s'engraissent mutuellement, créant une gangrène qui ne demande qu'à se propager.» - Philippe Claudel Le Rapport de Brodeck (Stock)

Autrefois, l'Église catholique nous faisait peur avec l'enfer, où nous allions brûler pour l'éternité. Il y avait le Bonhomme Sept Heures qui hantait nos nuits. Très jeunes, on nous a appris la peur. Ça servait l'autorité sous toutes ses formes. Les peurs d'aujourd'hui sont très réussies aussi, et je suis convaincue qu'il y a des «spécialistes de la peur» qui en font un métier. Faire peur au monde, ça permet d'arriver à ses fins sans trop se fatiguer.
J'ai été fascinée pendant les dernières semaines de 2009 par la peur qui s'était emparée de la majorité de mes concitoyens devant la grippe A(H1N1), dont on nous avait rebattu les oreilles du matin jusqu'au soir, jusqu'à écoeurement total, mais en nous vantant toujours la grande générosité de notre merveilleux gouvernement, le dévouement du corps médical et les prouesses des fabricants de vaccins. Personne n'a jamais osé analyser la peur panique qu'on avait suscitée dans la population pour l'amener à la plus parfaite soumission en un temps record. Si les plus pressés ne se sont pas battus entre eux dans les files d'attente pour être vaccinés plus vite, ce n'est pas l'envie qui a manqué. Certains ont même réclamé ce «privilège», croyant leur mort prochaine. Il n'y a jamais eu autant d'aiguilles à la télévision, à chaque bulletin de nouvelles.
Juste avant Noël, la folie de la grippe était pratiquement terminée. Je me suis dit: enfin, on va pouvoir reprendre une vie normale et cesser d'avoir peur. On va pouvoir embrasser ceux qu'on aime, serrer la main aux copains, prendre les enfants dans nos bras. C'était en sorte espérer que le monde redevienne normal, un peu frondeur, un peu insouciant. Nous en avions bien besoin, car nous sortions d'une période particulièrement difficile.
Nous avions encaissé coup sur coup la crise économique, les pertes de la Caisse de dépôt, les scandales de la corruption qui a fait son lit à tous les niveaux de pouvoir, l'entêtement de Jean Charest qui se bouche encore les oreilles pour ne pas nous entendre réclamer une commission d'enquête, les élections municipales, les soupçons au sujet de certains syndicats, les conflits d'intérêts de certains ministres, l'inconscience de Stephen Harper à Copenhague, l'odieux d'une fin de session qui méritait qu'on envoie tout le monde aux douches, c'était déjà beaucoup.
Et par-dessus ça, on nous annonçait des hausses de pratiquement tous les tarifs, Hydro, péages sur les autoroutes, augmentation de ceci ou de cela, pour bien nous étouffer une fois pour toutes. Sans aucune gêne, le ministre des Finances nous propose même de choisir nous-mêmes où on veut être augmentés, histoire de pousser le cynisme un peu plus loin encore. «On va vous rachever, dit en somme le gouvernement, mais on vous laisse le plaisir de choisir comment vous voulez mourir.»
Nous commencions seulement à nous en remettre, à nous refaire des forces pour faire comprendre à ce gouvernement qu'il va devoir renflouer ses coffres autrement qu'en vidant nos poches encore une fois. Que cette fois, nous exigeons qu'il fasse le ménage dans ses propres tiroirs, qu'il cesse de jeter notre argent par les fenêtres et qu'il se réinvente autrement qu'en enrichissant les riches et en appauvrissant les pauvres. Que Jean Charest arrête de se prendre pour Louis XlV.
Il fallait convaincre la population, enfin, de cesser d'avoir peur. De se tenir debout afin qu'on puisse les compter. D'affirmer leur détermination à voir les choses changer et à refuser de se faire mentir au visage avec cette sorte de désinvolture qui caractérise le présent gouvernement. Tout un programme. Un beau programme.
Puis, juste avant Noël, un jeune homme a voulu faire sauter un avion qui terminait son voyage d'Amsterdam à Detroit. Et la peur est revenue, plus sûre d'elle que jamais. Elle s'est répandue à la grandeur de la planète en quelques minutes. On a tout revu: les tours du World Trade Center, l'Irak, l'Afghanistan, le Pakistan, les morts de partout étendus dans les rues, des soldats, parfois, mais aussi des civils, des femmes et des enfants. Le terrorisme a repris ses droits à l'information. On a multiplié les fouilles dans les aéroports. On va «scanner» les passagers dans l'espoir de fouiller les coeurs et de lire dans les pensées. La peur est revenue. La peur a de nouveau gagné.
Et comme si ça ne suffisait pas, on rallonge la liste des pays sous haute surveillance. On pointe du doigt. La peur est mauvaise conseillère. Elle risque de nous priver de toutes cette énergie dont nous aurions besoin pour remettre de l'ordre dans notre propre maison.
J'ai bien peur que 2010 soit une autre année de gangrène. À moins qu'on ferme la porte à la peur, d'où qu'elle vienne. Une fois pour toutes.


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