Importations de médicaments aux États-Unis: plus de peur que de mal?

A90045afcbc0c0cb50c552d742065bcf

Une loi américaine qui réjouit l'industrie pharmaceutique canadienne


L’intention du gouvernement Trump de mettre en place un système pour permettre aux Américains d’importer des médicaments moins chers en provenance du Canada suscite de vives inquiétudes du côté d’organisations de santé canadiennes.


Le secrétaire américain à la Santé et aux Services sociaux, Alex Azar, a indiqué mercredi matin que la proposition donnerait le feu vert aux États, aux grossistes et aux pharmaciens d’obtenir l’approbation de la Food and Drug Administration (FDA) pour importer certains médicaments déjà disponibles aux États-Unis.


Le prix élevé des médicaments sur ordonnance sert de justificatif à cette initiative, qui en est à ses balbutiements et qui pourrait prendre un certain temps pour être implantée.


Cette annonce préoccupe des groupes représentants des pharmaciens, des patients et des professionnels de la santé même si l’effet immédiat n’est pas clair.


« Ça pourrait mettre une pression très sévère sur notre chaîne d’approvisionnement de médicaments et accroître les pénuries qui ont cours au Canada », prévient Joelle Walker, vice-présidente des affaires publiques à l’Association des pharmaciens du Canada. Elle estime que le marché canadien n’est pas équipé pour envoyer des médicaments à un pays comme les États-Unis, dont la population est 10 fois supérieure à celle du Canada.


Le dossier inquiète l’association depuis plusieurs mois, notamment à la suite de l’adoption de projets de loi dans les États de la Floride, du Colorado, du Maine et du Vermont pour autoriser l’importation de médicaments en provenance du Canada.


« Maintenant, ça se passe au niveau du gouvernement fédéral et ça nous inquiète, parce que ça se passe très vite aux États-Unis », affirme Joelle Walker.


L’Association des pharmaciens du Canada a d’ailleurs interpellé la semaine dernière la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, avec une quinzaine d’autres groupes.


« Nous n’avons pas de plan d’action au Canada pour répondre à ça. Ce qu’on demande au gouvernement fédéral, c’est d’avoir une conversation avec tous les acteurs qui pourraient avoir une réflexion sur le sujet », lance-t-elle.


Ottawa suit la situation de près


Dans un courriel envoyé au Devoir mercredi, le cabinet de la ministre Petitpas Taylor a indiqué être en contact avec des responsables américains à la suite de cette annonce.


Le cabinet écrit que l’une de ses priorités est de « s’assurer que les Canadiens ont accès aux médicaments dont ils ont besoin » et qu’il surveille « en permanence » l’approvisionnement en médicaments au Canada.


On ajoute que le ministère prévoit de travailler en « étroite collaboration » avec des experts issus du milieu de la santé. Le gouvernement se donne comme objectif de mieux « comprendre les conséquences pour les Canadiens d’une telle mesure » et il veut s’assurer que « l’offre et le coût des médicaments ne sont pas affectés au Canada ».


Les règles actuelles autorisent les Américains à emporter chez eux un stock personnel de médicaments achetés au Canada d’une durée maximale de trois mois. Ils sont plusieurs à traverser la frontière et le candidat à l’investiture démocrate en vue de l’élection présidentielle, Bernie Sanders, avait fait les manchettes cette semaine après avoir accompagné un groupe de diabétiques américains venus acheter de l’insuline à moindre coût.


Selon l’Association des pharmaciens du Canada, le nombre de patients en provenance des États-Unis n’est pas élevé et l’incidence est minime sur les risques de pénurie. Mais implanter des politiques pour permettre l’importation en gros changerait radicalement la donne, estime l’organisme.


En contrepartie, les Américains espèrent que cela permettra d’exercer une pression sur les fabricants pour qu’ils réduisent leurs prix. Le coût est plus bas dans des pays comme le Canada, étant donné que les gouvernements jouent un rôle dans la fixation des prix. Mais aux États-Unis, Medicare n’est pas autorisé à négocier avec les sociétés pharmaceutiques.


Une « campagne de peur »


Le spécialiste en politiques pharmaceutiques de l’Université Carleton, Marc-André Gagnon, vient toutefois tempérer la réaction des organisations de santé canadiennes, qu’il associe à une campagne de peur même s’il comprend leurs craintes.


« Ça va créer quelques turbulences. Mais il faut comprendre qu’il y a une grande campagne de peur, qui nous dit que ça va être épouvantable et qu’il y aura une pénurie partout. Mais ce ne sera pas du tout le cas », tranche le professeur en politiques publiques.


Il précise que dans le projet de loi, il est indiqué qu’il faudrait l’approbation des entreprises pharmaceutiques pour autoriser l’importation de leurs produits, et ce à travers des canaux sécuritaires, ce qui viendrait donc régler la question de l’ajustement de la chaîne d’approvisionnement.


« Ce que ça va signifier, c’est qu’on va augmenter la demande sur le marché pharmaceutique canadien, et donc demander aux manufacturiers d’augmenter la production. Un des effets pourrait être de créer de l’emploi », analyse-t-il.


Selon lui, les mesures proposées mercredi ne sont pas une grosse attaque contre l’industrie pharmaceutique et elle servira surtout à « faire le ménage » dans l’importation importante de médicaments en ligne vers les États-Unis, qui n’est ni sécuritaire ni encadrée.



Avec l’Associated Press et La Presse canadienne




-->