Les États-Unis : une poussée vers le déclin moral, l'extrémisme politique, les divisions politiques et la violence ?

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Désintégration des États-Unis : la ploutocratie fait fondre la classe moyenne

Le jeudi 6 janvier 2022


Par le Professeur Rodrigue Tremblay


(Auteur du livre géopolitique « Le nouvel empire américain »de son livre sur la moralité « Le Code pour une éthique globale » et de son livre historique « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)


 


« Des évènements malheureux à l'étranger nous enseignent de nouveau deux simples vérités sur la liberté d'un peuple démocratique. La première vérité c'est que la liberté d'une démocratie n'est pas en sécurité si le peuple tolère le développement d'un pouvoir privé au point qu'il devienne plus fort que l'état lui-même. Ceci, par essence, est le fascisme — la propriété du gouvernement par un individu, un groupe, ou par tout autre pouvoir privé de contrôle. »


Franklin D. Roosevelt (1882-1945), 32ème président américain, (dans son message au Congrès américain, le 29 avril 1938)


 


« Les flots d'argent qui jaillissent aujourd'hui en politique polluent la démocratie»


Theodore H. White (1915-1986), journaliste politique américain, historien et romancier, (dans un article dans le magazine Time, le 19 novembre, 1984)


 


« Eh bien, docteur, qu'avons-nous, une République ou une Monarchie ? - « Une République, si vous pouvez la garder. »


Benjamin Franklin (1706-1790), inventeur américain et père fondateur des États-Unis.


 


Les sondages sont unanimes et font état de profondes divisions politiques au sein de la société américaine, avec le constat qu'elles tendent même à empirer, en cette période de pandémie. Ainsi, selon un sondage de la chaine CBS parmi les plus récents, sept Américains sur dix estiment que le pays est en crise et qu'il se dirige vers un échec.

Quelles sont les causes d'un tel pessimisme et d'une telle désintégration ?



 Il s'est produit des changements majeurs dans les politiques intérieures au cours des 40 dernières années



Au cours des quatre dernières décennies, il s'est produit aux États-Unis deux changements structurels importants, lesquels ont changé en profondeur le fonctionnement de leur système politique et social.



Le premier en liste fut la décision du gouvernement de Ronald Reagan (1981-1989) d'accorder des permis de radio et de télévision à des groupes politiques extrémistes. En effet, en 1986, la Commission fédérale américaine des communications, la FCC, a aboli la doctrine dite de l'équité ('Fairness Doctrine'), la quelle datait de 1949, et qui était une condition pour obtenir un permis d'opération d'un réseau de radio ou de télévision. Cette dernière doctrine obligeait les titulaires de licences de radiodiffusion et de télévision « à présenter des questions publiques d'importance et de le faire d'une manière honnête, équitable et équilibrée ». C'est cette politique qui fut formellement abrogée en 1987, à l'instigation de l'administration Reagan.



Le deuxième découle d'une décision cruciale de la Cour suprême des États-Unis, appuyée par cinq juges contre quatre, eu égard au rôle de l'argent en politique. Le 21 janvier 2010, le tribunal a rendu une décision 5-4 en faveur d'un plaignant 'Citizens United', laquelle décision a annulé la plupart des restrictions sur les sommes d'argent dépensées dans l'arène politique par les entreprises, y compris les sociétés à but non lucratif, les syndicats ouvriers et d'autres types d'association. En effet, la Cour a statué que « l'argent est un moyen de communication », et que cela tombait sous les protections garanties par le premier amendement de la Constitution étasunienne.



Cette décision controversée de la Cour suprême américaine, en 2010, représente une rupture importante avec le passé, car elle a renversé des restrictions imposées au financement des campagnes électorales, lesquelles existaient depuis plus d'un siècle. La cour a ainsi permis aux entreprises et à d'autres groupes d'intérêts de dépenser des sommes illimitées lors des élections américaines.



À la règle démocratique traditionnelle « une personne, un vote », selon le principe que les citoyens doivent avoir la même influence lors des suffrages, la Cour suprême des États-Unis a pris sur elle-même d'ajouter une règle selon laquelle « chaque dollar est une forme d'expression » pour toute une série d'organismes. Selon cette nouvelle règle, plus une organisation a de dollars à dépenser en période électorale, plus son  influence politique doit être importante.



Le résultat concret a été de transformer profondément le système électoral américain. Celui-ci ressemble de plus en plus à une ploutocratie, laquelle concède un pouvoir politique prépondérant aux super riches de ce monde et aux intérêts particuliers. Comme l'a observé l'ancien président Jimmy Carter (1924- ), en 2015, les États-Unis sont devenus « une oligarchie avec une corruption politique illimitée ».



Ces deux importantes décisions, en 1986 et en 2010, associées à des mesures fiscales complaisantes du gouvernement américain et à une politique monétaire ultra accommodante de la Fed, au lendemain de la crise financière de 2007-08 et lors de la pandémie de 2020-22, ont fait beaucoup pour solidifier l'oligarchie des milliardaires et les intérêts particuliers des super riches aux États-Unis. Leur richesse accrue leur a donné un contrôle substantiel sur la machine de propagande politique (presse écrite et électronique), sur le processus électoral et sur le fonctionnement global des  institutions publiques.



 Les inégalités de revenu et de richesse sont grandes et elles sont en croissance aux États-Unis.



Les inégalités de revenu et de richesse aux États-Unis sont présentement fortement biaisées en faveur des Américains à revenus élevés, et elle battent des records des 50 dernières années, tandis que la classe moyenne américaine, à laquelle appartenait une nette majorité d'Américains dans le passé, a plutôt tendance à se rétrécir.



Par exemple, selon les analyses du 'Pew Research Center', la part relative des revenus des adultes américains de la classe moyenne est passée de 62 pourcent en 1970 à 43 pourcent en 2018, une baisse significative. Au cours de la même période, la part des Américains touchant des revenus élevés est passée de 29 pourcent en 1970 à 48 pourcent en 2018. Même la part des Américains à faible revenu a connu une baisse, passant de 10 pourcent à 9 pourcent.



Les déplacements de richesse aux États-Unis au profit des ménages à revenus élevés et aux dépens des ménages à revenus moyens et inférieurs sont même plus importants que l'inégalité dans les revenus, et le phénomène s'accentue depuis le début des années '80.

Par exemple, aussi selon le Pew Research, la part de la richesse américaine possédée par les ménages avec les revenus les plus élevés était de 75 pourcent en 1983, mais cette part a bondi à 87 pourcent en 2016.



À l'inverse, la part de la richesse américaine des ménages à revenu moyen et des ménages à faible revenu s'est abaissée. En effet, la part de la richesse des ménages à revenu moyen est passée de 22,3 pourcent en 1983 à 11,8 pourcent en 2016, tandis que celle des ménages à faible revenu est passée de 2,7 pourcent en 1983 à seulement 1,2 pourcent en 2016.



De nombreux facteurs peuvent expliquer une évolution aussi importante des parts relatives des revenus et de la richesse au cours de la dernière moitié de siècle, aux États-Unis, mais aussi, à des degrés moindres, dans d'autres économies avancées, en Europe, au Canada et en Australie.



Les plus pertinents sont :



Les changements technologiques en  cours, la dérèglementation et l'essor de nouvelles industries ont produit une transformation profonde de la façon dont les communications et l'information en général sont transmises presque instantanément par une prolifération des réseaux de télévision et de radio, et par le biais de réseaux d'ordinateurs.



Dans ce nouveau contexte, des médias peu scrupuleux n'hésitent point à supprimer l'information et à se spécialiser dans des analyses superficielles ou biaisées, allant jusqu'à la désinformation et les fausses nouvelles, où les faits sont niés et les mensonges glorifiés. Ils peuvent se prêter à une forme de manipulation psychologique, grâce à la technique du 'Gros Mensonge'. Le recours à de telles techniques permet d'influencer les masses dans un sens souhaité. Cela a ouvert les portes à des démagogues.



Les médias sociaux, par exemple, doivent leur existence à la généralisation de l'Internet, avec l'apport technologique de microprocesseurs toujours plus performants, et celui des réseaux d'ordinateurs informatisés. C'est ce qui a permis la création de nombreuses plateformes de communication social (Facebook, Twitter, Linkedin, etc.), lesquelles ont produit d'énormes fortunes personnelles pour certaines personnes.

 

On doit aussi souligner l'influence de la mondialisation croissante des économies, ce qui a renforcé le pouvoir des grandes sociétés et des banques dans de nombreux pays, aux dépens des gouvernements nationaux.



En effet, au milieu des années '90, il s'est produit une accélération de la mondialisation économique et financière, lorsque les réseaux de communication à faible coût ont rendu possible des mouvements internationaux accrus, non seulement de biens et services à travers les échanges internationaux, mais aussi ceux de capitaux financiers et d'investissements directs, de travail et de technologies, entre les pays à hauts salaires et les économies à bas salaires.



De même, dans plusieurs économies avancées, il s'est produit un déclin institutionnel relatif des syndicats ouvriers et cela a pu jouer un rôle dans l'élargissement de l'écart des revenus entre les travailleurs les plus qualifiés et ceux moins qualifiés, et dans l'écart grandissant entre les riches et els pauvres.



Les gouvernements ont également joué un rôle important dans cette exacerbation des disparités de revenu et de richesse par leurs politiques fiscales et les baisses d'impôts pour les plus hauts revenus, en plus des subventions de toute sorte versées aux plus fortunés. Il en va de même des politiques monétaires, ces dernières ayant favorisé la création de bulles financières sur les marchés immobiliers et boursiers, favorisant ainsi les possédants et les plus fortunés, au détriment des ménages les moins riches.

 

À ces politiques, il faut ajouter les politiques gouvernementales d'immigration massive massive, car ces dernières ont une influence négative disproportionnée sur les bas salariés, lorsqu'elles accroissent la concurrence entre les travailleurs d'une même catégorie.



Il n'est pas surprenant que toutes ces transformations technologiques et économiques, et les changements concomitants dans les disparités de revenu et de richesse, aient créé un ressentiment politique et social parmi de nombreux salariés à faible revenu. Ces derniers n'apprécient guère d'être mis en concurrence avec les salariés à faible revenu des pays moins développés, la fois par des politiques de libre-échange qui accroissent les importations intensives en main-d'œuvre et par des politiques d'immigration massive. Pour ces travailleurs, il s'agit d'un double coup dur.



Une partie substantielle des divisions actuelles et le refus généralisé de faire des compromis que l'on observe aux États-Unis sont attribuables à cette tendance croissante aux inégalités de revenu et de richesse, entre les personnes à hauts revenus et celles à bas revenus.



 La violence et les tensions sociales sont en hausse aux États-Unis



De nos jours, l'argent et les armes sont devenus les dieux modernes de l'Amérique. [N.B.: En juin 2018, le 'Small Arms Survey' indiquait qu'il y avait 393,3 millions d'armes, certaines de type militaire, aux mains des particuliers aux États-Unis, soit 120,5 armes pour 100 habitants.]



Cela pourrait expliquer pourquoi la violence d'Américains contre d'autres Américains est si meurtrière. Une telle violence est en hausse et elle est même encouragée dans certains milieux. En un an seulement, en 2020, il y a eu quelque 43 000 personnes tuées par armes à feu aux États-Unis, soit une moyenne de plus de 100 décès par jour.



Dans la sphère politique, l'assaut du Capitole américain par une foule déchainée de supporteurs de Donald Trump, le 6 janvier 2021, a échoué dans son objectif de renverser les résultats démocratiques de l'élection du 3 novembre 2020. Cependant, des preuves continuent de s'accumuler à l'effet que cette tentative séditieuse de provoquer un coup d'État avait été bien organisée et bien planifiée.



Dans un tel cas, il s'agit en toute probabilité d'un signe avant-coureur de tentatives semblables à venir pour les États-Unis. Les sondages révèlent qu'environ un Américain sur trois estime que la violence contre le gouvernement est une chose acceptable.

 

Certains observateurs n'excluent même pas une éventuelle guerre civile. Ils sont préoccupés par le fait troublant que le Pentagone paie pour la diffusion du réseau de propagande d'extrême droite 'Fox News' sur ses quelques 800 bases à travers le monde.



Au plan social, des exemples d'anarchie sociale sont apparus cette année dans la région de la baie de San Francisco, quand des groupes de voleurs à l'étalage se sont lancés sur des magasins pour les saccager et les piller. Il ne serait pas surprenant de voir un tel phénomène se reproduire dans d'autres grandes villes américaines, surtout si les excès financiers actuels devaient conduire à une grave récession économique au cours des prochaines années.



Conclusion



En matière de politique et de relations sociales, la sagesse dicte de gouverner au centre, pour unir plutôt que de diviser. Gouverner pour les intérêts extrémistes, de gauche comme de droite, encourage la désintégration d'un pays.



Présentement, plusieurs indices montrent que les États-Unis sont entrés dans une phase d'autodestruction de l'intérieur, à cause de nombreux facteurs, tant politiques qu'économiques et technologiques, et à cause des nombreuses perturbations que cela cause, certaines ayant été exacerbées par la présente pandémie.



S'ils allaient poursuivre sur cette voie de division politique, de désintégration sociale, de haine entre d'importants groupes et de grandes et croissantes inégalités économiques, il s'en suivrait d'importantes conséquences pour les États-Unis eux-mêmes et leur démocratie, bien sûr, mais aussi pour le monde dans son ensemble.



Le résultat en bout de ligne pourrait se traduire par un déclin moral accéléré, davantage de divisions politiques et plus d'instabilité politique, des conflits toujours plus coûteux au plan international et encore plus de violence à l'intérieur. Tout cela n'augure rien de bon pour l'avenir.

 


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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 "La régression tranquille du Québec, 1980-2018", (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.


 


 


 


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Il est l'auteur du livre de géopolitique  "Le nouvel empire américain" et du livre de moralité "Le Code pour une éthique globale", de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé "La régression tranquille du Québec, 1980-2018".


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Mis en ligne, le jeudi, 6 janvier 2022


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