Obama cassera-t-il la baraque?

Présidentielle étatsunienne


La «révolution Obama» est commencée, elle est déjà consacrée. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: premier président afro-américain élu, seulement un peu plus de quarante ans après que la loi sur le vote noir ait été finalement appliquée. Taux record de participation se situant à mi-chemin entre les résultats de 1960 (63 %) et ceux de 1908 (66 %). Basculement d'États acquis depuis au moins trente ans aux Républicains (Virginie et Caroline du Nord, si confirmé). Gains convaincants auprès des cols bleus d'États tels la Pennsylvanie et l'Ohio.
Renversement spectaculaire d'adhésion de l'électorat hispanique, passant d'un appui de deux tiers en faveur de Bush à un soutien aux deux tiers à Obama (expliquant les gains de ce dernier au Nouveau-Mexique et au Nevada). Enfin, et non le moindre après cette longue campagne, appui massif des femmes, des moins de 65 ans, des catholiques. On craignait «l'effet Bradley», dites-vous?
Machine performante
Les très mauvaises langues rabat-joie diront: l'argent, le vote ethnique! Il est vrai qu'en refusant le financement public, Obama s'est permis d'opérer la plus dispendieuse campagne présidentielle de l'histoire. Plus de 600 millions contre à peine 250 pour McCain --, à eux deux ils font de la campagne de 2008 celle qui aura surpassé le milliard.
La machine Obama, à cet égard, a été extraordinairement performante. En revanche, et c'est là que se situe le gros bémol de l'élection d'Obama, il ne recueille toujours pas le vote majoritaire des Blancs américains. Par conséquent, à l'instar de ses prédécesseurs Jimmy Carter et Bill Clinton, si ce n'était du vote unanime des Noirs et fortement majoritaire des Hispaniques et des Asiatiques américains en sa faveur, Obama n'aurait pas été élu 44e président des États-Unis.
Le vote blanc est ainsi toujours divisé (plus de 50 % favorable à McCain, moins de 45 % pour Obama) et le futur président aura fort à faire pour conquérir la majorité de ce vote d'ici 2012. Encore là se jouera la grande partie électorale, qui au demeurant explique les résultats très serrés en Indiana, au Missouri, au Montana, en Caroline du nord, en Floride. Cela est illustré clairement par le score au suffrage universel de 46 % obtenu par McCain.
Des atouts à maximiser
Il n'empêche qu'avec ses quelque 368 grands électeurs -- à confirmer --, Obama réalise le score et approximativement la distribution géographique électorale de Bill Clinton dans sa victoire de 1992. Hillary aurait-elle pu faire mieux? Depuis 1945, seuls Bill Clinton, deux fois, et Lyndon Johnson, en 1964, ont accompli une plus belle victoire présidentielle démocrate que le sénateur de l'Illinois. Cet accomplissement n'est pas rien.
Ce sera à Barack Obama désormais de concrétiser et d'accroître ses gains électoraux en gouvernant de manière bipartisane et en exploitant le fait que les deux Chambres législatives, tout comme la Maison-Blanche, sont de même couleur démocrate, ce qu'on n'avait pas vu depuis les débuts de l'ère Clinton. Paradoxalement, avec un parti républicain affaibli et sur fond de crise économique, Obama dispose de tous les atouts nécessaires pour jouer les Franklin Delano Roosevelt.
Il aura cent jours, à partir du 20 janvier, pour trouver habilement et de façon consensuelle les moyens de sortir les États-Unis de la crise. Au-delà, tous les paris sur les difficultés et les échecs possibles sont ouverts, alors que l'histoire nous rappelle que l'enfer est pavé de bonnes intentions -- pour preuve encore les ratés de l'administration Clinton durant la première année sur la réforme du système de santé et en politique étrangère (le bourbier somalien).
Le jeune président hérite aussi d'une des pires transitions de mémoire: marasme financier, surendettement, deux guerres, antiaméricanisme dans le monde. Qui voudrait prendre sa place? La mission, et les attentes démesurées, sont telles que s'il réussit, d'autres pages d'histoire, sans nul doute, s'écriront.
La suite des choses
Obama est un politicien beaucoup plus aguerri et sous-estimé que bien des experts l'avaient prédit. Il incarne le renouveau, mais sait comment faire campagne et gagner ses appuis. On peut parier qu'il saura faire pareillement en gouvernant, et la première crise -- interne ou internationale -- donnera assurément une excellente indication de l'approche Obama de la prise de décision. Le choix de ses conseillers sera également un révélateur, et si, à titre d'exemple, il choisit de conserver en poste l'actuel secrétaire à la Défense Robert Gates, il aura lancé le message du consensus et du rassemblement, coupant encore un peu plus l'herbe sous le pied des républicains.
Après la défaite de John McCain, qu'adviendra-t-il, justement, des républicains? N'oublions pas qu'ils ont emporté l'adhésion de presque 56 millions d'Américains. Rappelons-nous aussi que durant le premier mandat de G.W. Bush, plus personne ne donnait cher, et voulait contribuer financièrement, au parti démocrate. On parlait d'une longue domination républicaine.
Réjouissons-nous de la victoire éclatante d'Obama, mais gardons l'oeil bien ouvert sur les vedettes ascendantes du parti désormais d'opposition: par exemple le gouverneur sortant de Louisiane, l'Amérindien Bobby Jindal, qu'on surnomme déjà le Barack Obama républicain. Et Mme Palin pourrait bien remplacer le sénateur corrompu d'Alaska Ted Stevens, ce qui donnerait à la colistière de McCain une profondeur qui lui a grandement fait défaut (ce qui a coûté des votes à son parti) durant la campagne.
Un favori
On ne peut que répéter ce qu'a dit l'un des spécialistes de la politique américaine au Québec, John Parisella: la candidature et la présidence d'Obama est «transformationnelle», au même titre que celles de Roosevelt ou de Reagan. Tout le paysage politique américain est sans conteste transformé par cette élection, tout comme le sont les perspectives d'avenir de la politique intérieure et extérieure américaine. Obama aura de très importantes décisions à prendre, à l'instar de ses deux illustres prédécesseurs.
Face à la crise financière, pour remonter le moral des Américains et redorer l'image des États-Unis dans le monde, pour affronter les suites de cette guerre -- cause de bien des maux -- en Irak et, surtout, pour opérer un virage dans la guerre encore plus dangereuse menée en Afghanistan, le président Obama aura besoin de tout son charisme, de sa grande intelligence, de son aplomb affirmé et de conseillers aguerris, pour devenir un grand président. À n'en pas douter, il part favori.
***
Charles-Philippe David, Professeur de science politique et directeur de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l'UQAM, l'auteur a co-écrit La politique étrangère des États-Unis: fondements, acteurs, formulation (Presses de sciences po, Paris) et a publié Les États-Unis et le monde après Bush (Nota Bene, Québec).


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé

-->