Rapatriement : Pousser égal…

17 avril 1982 - la Loi sur le Canada (rapatriement)


Vingt-cinq ans après l’adoption de la Charte des droits, deux ministres importants de Pierre Trudeau viennent, encore une fois, de tenter de justifier l’exclusion du Québec en rejetant toute la responsabilité sur un René Lévesque, obsédé par son idée d’indépendance.
Marc Lalonde, dans une entrevue à La Presse, affirmait avoir été là quand M. Lévesque aurait dit au premier ministre Pierre Trudeau : «Écoute, Pierre, tu sais qu’il n’y a aucun deal que tu pourrais m’offrir et que je pourrais accepter à part l’indépendance».
Jean Chrétien, pour sa part, affirmait dans une entrevue à la SRC, que M. Lévesque avait trois problèmes avec la Charte et que M. Trudeau lui aurait offert de mettre de côté ces éléments litigieux, mais que le premier ministre du Québec avait refusé de signer quand même.
Malheureusement, leurs versions ne tiennent pas vraiment la route.
Rappelons le contexte.
M. Trudeau rend public son plan de rapatriement de la constitution et d’une Charte des droits à l’automne de 1980, quelques mois après la victoire du Non au premier référendum sur la souveraineté. Le gouvernement Lévesque s’oppose au projet, tout comme le chef libéral québécois, Claude Ryan, même si la proximité d’une élection rendait un front commun tout à fait illusoire.
M. Lévesque est réélu avec 49 pour cent des voix en avril 1981. Pendant la campagne, il a promis de mettre la souveraineté «en veilleuse» – c’était l’expression de l’époque – pour la durée du mandat. Mais il promet aussi de s’opposer au projet de rapatriement qu’il estime contraire aux demandes traditionnelles du Québec en matière constitutionnelle.
Ce qui nous ramène à Marc Lalonde. Peut-on penser une seconde que dans le climat d’affrontement entre les deux gouvernements qui sévissait à l’époque, M. Lalonde aurait hésité une seconde à rendre publique la déclaration de M. Lévesque sachant qu’il aurait alors complètement détruit sa crédibilité.
On peut penser ce que l’on veut de la bonne foi de M. Lévesque négociant le renouvellement du fédéralisme. Mais il reste qu’il venait d’être réélu avec cette plateforme. Si de tels propos de M. Lévesque avaient été rapportés à l’époque, cela lui aurait enlevé toute crédibilité, tant auprès des autres gouvernements provinciaux qu’auprès de l’opinion publique québécoise.
Comme ce débat était, avant tout, une affaire de crédibilité, il est clair que le gouvernement fédéral aurait publié sur le champ les propos de M. Lévesque. Mais tout cela n’est sorti que bien plus tard, quand la justification des représentants du gouvernement fédéral de l’époque est devenue qu’il était impossible de négocier quoi que ce soit avec le Québec.
Encore une fois, on peut douter de la bonne foi de M. Lévesque, mais il est difficile de croire qu’il serait assez stupide pour dire à Pierre Trudeau et Marc Lalonde qu’il ne pouvait accepter quoi que ce soit d’autre que l’indépendance quand il venait d’être élu en promettant le contraire.
Quant à la version de M. Chrétien, elle ne tient pas mieux la route. Les objections de M. Lévesque envers la Charte des droits touchaient essentiellement les droits linguistiques – le fait qu’on allait utiliser la Charte pour contourner certains aspects de la Loi 101.
Tous les livres écrits sur cette époque le rappellent : les droits linguistiques étaient considérés comme essentiels par Pierre Trudeau. Penser qu’il aurait accepté de laisser de côté les trois aspects qui déplaisaient à René Lévesque ne tient tout simplement pas la route. M. Trudeau tenait à ce rapatriement qu’il voyait comme l’héritage qu’il laisserait aux Canadiens. Un homme de principes comme lui n’allait pas accorder non pas un, mais trois droits de veto à René Lévesque sur cet héritage…
On peut, très certainement, questionner bien des positions prises par M. Lévesque et la délégation québécoise lors de cette conférence de l’automne de 1981. Mais on ne peut ni penser qu’il était stupide, ni que Pierre Trudeau manquait de principes.
On peut aussi admettre que, vingt-cinq ans après, il y ait des gens pour réécrire l’histoire. Mais, quand même, faut pousser égal…


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