L’anglais, une langue étrangère

Statut du français «langue canadienne»

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Chronique de Me Christian Néron

Selon la ministre Marie Malavoy, la langue anglaise serait une langue «étrangère» à la province de Québec. Cette déclaration, étonnante et excessive à première vue, en a secoué plus d’un. Qu’en est-il au juste ? La ministre est-elle allée trop loin ?
Tout d’abord, le commissaire canadien aux langues officielles, Graham Fraser, est revenu sur cette déclaration lors de la présentation de son rapport officiel. Selon lui, madame Malavoy serait dans l’erreur, compte tenu que le français et l’anglais sont «deux langues canadiennes». Le commissaire a sans aucun doute raison quand il se réfère à la Loi sur les langues officielles ou à certains services de l’administration fédérale dispensés ou disponibles dans les deux langues.
Mais qu’en est-il, selon lui, du statut du français «langue canadienne» ou, à tout le moins, «langue secondaire» devant la Cour suprême du Canada ?
En fait, sur un sujet aussi névralgique, le commissaire Fraser aurait pu préciser que, devant le plus haut tribunal du pays, le français a toujours joui du statut de langue canadienne «dévalorisée», langue que ses membres ne sont nullement tenus de maîtriser, et dont la connaissance constitue simplement un «atout» laissé au libre choix et à la discrétion de chacun.
Pourtant, en dévalorisant indûment le statut «canadien» de la langue française, la Cour suprême du Canada dévalorise gravement les droits de tous ceux qui la parlent et promeut l’anglais au titre de langue «canadienne» par excellence.
Pareille conduite est indigne, injustifiable, et elle ne peut que prolonger, encore et toujours, l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés là où le bon sens devraient prévaloir en toutes circonstances.
Ainsi, l’usage de l’expression «langues canadiennes» ne veut donc pas dire grand’chose, mais elle permet au commissaire de sauver les apparences, d’éviter d’aborder des enjeux majeurs, et de se permettre une autre petite leçon de morale tout en fermant les yeux sur la sempiternelle loi du «deux poids deux mesures» là où ça compte vraiment.
C’est une chose de «pouvoir» s’acheter un timbre-poste en français, ou encore de se faire servir un Coke, un Seven-Up, ou un Sprite dans la langue de son choix sur les ailes d’Air Canada, mais c’en est une autre de «devoir» recourir aux bons offices de traducteurs et d’interprètes pour plaider ses droits devant le plus haut tribunal de son pays.
Qui accepterait, au Canada anglais, que son dossier, préparé avec précision et rigueur par ses procureurs à l’intention de la Cour suprême, soit remanié en entier, y compris les jugements des instances inférieures, par de simples traducteurs, et ce, non pas pour en faire une traduction intégrale, mais pour le résumer, c’est-à-dire pour en faire un simple « sommaire » à l’intention de juges unilingues ? Peut-on imaginer la hauteur du mépris et la gravité de la fraude intellectuelle !
Cette avanie infligée de façon banale et routinière à l’idée même de justice a quelque chose d’outrageant dans ce Canada tellement orgueilleux de sa réputation d’exemplarité sur la scène internationale. C’est d’abord et avant tout à cet outrage grossier à la justice la plus élémentaire que le commissaire aux langues officielles aurait dû servir sa petite leçon de morale.
Quand madame Malavoy parle de l’anglais comme d’une «langue étrangère», et non d’une «langue seconde ou canadienne», elle n’invente pas et elle n’exagère rien : elle ne fait que prendre acte d’une triste réalité.
Nombre d’anglophones du Québec demeurent toujours réfractaires, voire hostiles, à l’apprentissage et à l’usage du français, langue qu’ils tiennent souvent pour inutile et insignifiante, aidées en cela par le ministère de l’Éducation qui ne leur a jamais fait obligation de la «maîtriser» à la fin de leurs études secondaires : pourtant, nous savons et il est reconnu que c’est essentiellement la notion de «liberté de choix» du locuteur qui distingue l’apprentissage d’une langue seconde de celui d’une langue étrangère.
Ce repli linguistique, cet enfermement communautaire, ce vestige d’une vanité coloniale accrochée à ses privilèges, ont de quoi inquiéter et irriter compte tenu que le français a été institué langue de l’État, langue officielle, et langue de l’égalité en droit pour tous dès 1663, et ce, suite à la mise en vigueur de l’Édit de création, premier acte législatif, première constitution véritable, première loi fondatrice d’une société civile et politique au Canada.
De plus, malgré ce qui a été mille fois répété au sujet des conséquences du changement de souveraineté survenu en 1763, la cession du pays n’a en rien modifié le statut légal et officiel de la langue française : il eut fallu à cet effet que le nouveau souverain changeât les lois du Canada, ce qu’il s’est toujours gardé de faire. Et, en dépit d’une croyance erronée, quoique fortement enracinée dans les esprits, Sa Majesté britannique ne s’est jamais souciée de faire de l’anglais une langue officielle au Canada.
Il est pertinent de comprendre à ce sujet que si l’anglais est la langue «nationale» des Anglais, chez-eux en Angleterre, la langue française a toujours été, et demeure depuis le XI ème siècle, la langue «patrimoniale» de la royauté anglaise, statut qu’elle conserve encore de nos jours pour des motifs propres à son histoire et à sa constitution.
En conséquence, et malgré le fait que l’anglais soit devenu leur langue maternelle, les souverains anglais ont tenu à conserver et à exhiber le français comme symbole de leurs origines et de leur rôle de premier plan dans l’histoire constitutionnelle du royaume.
À titre d’exemple, jamais un souverain anglais n’a donné, à ce jour, son « assentiment » à un projet de loi voté par le Parlement de Westminster dans une langue autre que le français. La chose peut sembler étrange et paradoxale à première vue, mais c’est comme ça : « Je me souviens » n’est pas chez-eux une devise approximative, mais une manière claire et sans complexe de signifier que leurs lois constitutionnelles sont fondées sur l’histoire même de la monarchie.
En d’autres termes, dans une constitution où la séparation des pouvoirs a été tenue pour gage essentiel de la liberté politique, c’est de bon gré que la nation a acceptée que le roi soit au-dessus d’elle, en autant qu’il s’engage, pour sa part, à demeurer sous l’autorité de la loi.
En matière de langue, c’est la loi qui, en des temps anciens, a fait du français la langue patrimoniale de la monarchie; et puis, c’est encore la loi qui, en des temps plus récents, a fait de l’anglais la langue de la nation dans le royaume.
Cette nation, qui n’a jamais cultivé d’animosité à l’endroit de la langue patrimoniale de ses rois, a toujours considéré comme naturel que ceux-ci utilisent la langue de la monarchie lors de l’exercice de leur pouvoir législatif.
En conséquence il y a là une distinction de rigueur dont il y a lieu de tenir compte en matière coloniale : le français est la langue historique et patrimoniale de Sa Majesté britannique; et l’anglais, la langue nationale du peuple anglais.
En 1763, les Canadiens sont devenus les « féaux sujets » du roi d’Angleterre; mais sujet du roi seulement et uniquement, et non pas de la « nation » anglaise. Ce détail est d’importance capitale, puisqu’il donne l’heure juste au sujet de prétendus « droits » linguistiques revendiqués haut et fort par bien des immigrants d’origine britannique.
La seule et simple immigration de personnes de langue anglaise au Canada ne pouvait et n’a jamais eu pour effet de changer le statut légal et officiel de la langue française : pour changer l’état du droit à ce sujet, il aurait fallu réformer la loi et les droits linguistiques, ce qui n’a jamais été fait. Il faut donc éviter de confondre les exigences de la loi avec celles de certains immigrants trop empressés de faire bénéficier leur pays d’accueil des lumières de la civilisation.
Accueillis tout au long du XIXème siècle par des Canadiens qui leur offraient l’hospitalité d’un pays plein de richesses et de promesses, les immigrants d’origine britannique auraient dû censément prendre l’initiative de leur intégration en apprenant spontanément et de bon cœur quelques rudiments de la langue officielle, nationale et véhiculaire de leur nouveau pays.
Mais ils ont préféré garder des distances, prendre leurs hôtes de haut, faire de leur sans-gêne une marque de civilité et, surtout, s’imaginer que l’éminence de leurs origines les prédestinait à décider des transformations qui s’imposaient aux lois, us et coutumes de leur pays d’accueil.
Bref, ils ont été nombreux, soit par vanité pure et simple, soit par ignorance invincible des règles minimales de civilité en pays d’accueil, à exhiber des comportements de grossiers personnages tombés brusquement dans le vide juridique de « l’état de nature », alors qu’ils avaient bien souvent déserté leurs îles pour mieux échapper à des temps difficiles, au dénuement, au désespoir, bref, pour survivre, pour simplement se procurer des moyens de subsistance qu’ils ne trouvaient plus chez-eux.
Les héritiers de cette immigration des temps difficiles doivent comprendre que leurs ancêtres ne sont pas venus au Canada pour y apporter les lumières de la civilisation, ni pour réclamer la reconnaissance d’un statut ou d’un héritage quelconque, mais qu’ils étaient, tant sur les plans juridique que sociologique, des « allophones » parmi d’autres et qu’ils devaient, comme tous ceux dont la langue maternelle était d’origine étrangère, apprendre à s’exprimer dans la langue nationale de leur pays d’adoption, démarche pourtant indispensable à une intégration harmonieuse au sein de la population qui les avait accueillis en leur ouvrant les portes de leur pays.
En définitive, les anglophones du Québec doivent faire acte d’humilité et reconnaître qu’ils sont eux aussi des « allophones » dans la province de Québec; que leur langue maternelle n’y jouit que de quelques privilèges spécifiés à la loi; et qu’il n’existe pas de véritable «mondialisation» lorsque replié sur soi, replié dans des préjugés d’une autre époque, fermé à la société d’accueil où il leur faut vivre au jour le jour.
Certes, l’anglais, bien que connu et apprécié, demeure une langue «étrangère» dans la province de Québec ! Et, toute évidence, les locuteurs de cette langue sont ici des « allophones » comme tous les autres !
En conséquence, la ministre de l’Éducation doit prendre sans délai les dispositions qui s’imposent pour permettre à ces allophones d’acquérir et de démontrer la pleine maîtrise de la langue nationale de leur pays d’accueil dès la fin de leurs études secondaires (1)!
***
RÉFÉRENCES :
(1) Philippe Gagné, Le français, une langue « secondaire », Le Devoir, 27/08/12

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Me Christian Néron108 articles

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Membre du Barreau du Québec, Constitutionnaliste et Historien du droit et des institutions.





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