La Découverte, de Yves Lavertu

Les tribulations d'un nazi français au Québec

Livres-revues-arts 2011

Par Thierry Savatier dans Le Monde du 13 novembre 2010.
« Avoir toujours raison… c’est un grand tort ». Tel était le titre du premier volume des passionnants mémoires d’Edgar Faure. « Surtout, serait-on tenté d’ajouter, si l’on a raison contre la pensée dominante ». Dans la Grèce antique, on mettait à mort le porteur de mauvaises nouvelles ; aujourd’hui, les tenants du politiquement correct et du consensus mou fourbissent d’autres armes, tout aussi efficaces, pour lutter contre les empêcheurs de bien-penser en rond : soit les soumettre à un lynchage médiatique en vue de les décrédibiliser, soit maintenir sur leurs travaux un silence assourdissant.
Parmi les victimes du lynchage médiatique (ou médiatisé), on retiendra naturellement Hannah Arendt. La philosophe, dans son essai Eichmann à Jérusalem, avait rappelé et fait siens les propos de l’un des juges qui siégeait au procès du criminel nazi, suivant lesquels les Conseils Juifs (Judenräte) dans les pays occupés avaient eu une part de responsabilité dans la solution finale. Ces quelques lignes, alliées à la théorie de la banalité du mal qu’elle avait développée, suffirent à déchaîner contre elle toute la presse bien-pensante, particulièrement en France. En 2005, le très sérieux historien Olivier Pétré-Grenouilleau, parce qu’il avait longuement évoqué, dans Les Traites négrières, essai d’histoire globale, l’existence de traites non occidentales (traite orientale et traite interafricaine) et souligné la complicité de certains Africains dans la capture et la vente des esclaves, fut copieusement insulté et poursuivi par des associations afro-antillaises. Enfin, depuis quelques semaines, c’est l’essai du sociologue Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, qui fait l’objet de vives polémiques, incluant des attaques directes contre l’auteur, parce que celui-ci, en avançant que la délinquance ne serait pas tant due aux conditions socio-économiques qu’aux facteurs culturels, brise un tabou et dérange un ordre politiquement correct typiquement hexagonal.
Parmi les victimes du silence médiatique, on peut compter l’universitaire Florence de Mèredieu, dont les travaux sur Antonin Artaud furent occultés ou minimisés par les média, comme elle l’explique dans son volumineux essai L’Affaire Artaud, parce qu’elle s’opposa, dès ses premiers travaux, à « l’orthodoxie » construite par un certain nombre d’intellectuels autour de Paule Thévenin, supposée être la spécialiste « incontestable » de l’écrivain.
Il ne faudrait toutefois pas croire que l’intelligentsia française détient le monopole des mesures coercitives prises à l’encontre de ceux dont les travaux menaceraient de réveiller les mauvaises consciences ou s’opposeraient à la pensée unique. Le journaliste et historien québécois Yves Lavertu en témoigne dans son récent essai, La Découverte (278 pages, chez l’auteur, 29,95 dollars canadiens), sous-titré « Les déboires d’un chercheur dans le dossier d’un criminel de guerre ».
L’affaire commence en 1993. Yves Lavertu, au chômage, envisage de s’inscrire en maîtrise d’histoire. Il sait qu’il lui faut un sujet de recherches, c’est pourquoi il se rend aux Archives Nationales du Québec. Au hasard de son exploration, il tombe sur le fonds récemment déposé « Robert Rumilly » – un historien d’origine française, ancien Camelot du roi, décédé dix ans plus tôt. En parcourant les documents qu’il contient, un nom l’intrigue : Jacques de Bernonville, un collaborateur français, milicien, condamné à mort par contumace pour crime de guerre.
Son nom est aujourd’hui quasi inconnu, bien qu’il revienne à plusieurs reprises dans la correspondance de Louis-Ferdinand Céline. En France, le seul milicien resté tristement dans les mémoires est Paul Touvier. Mais un monde sépare les deux hommes : Touvier était un minable, intellectuellement limité, antisémite confit en dévotion, qui dut ses responsabilités dans la Milice à son seul zèle acharné et sa réussite sociale à ses méthodes de truand. Bernonville, tout aussi détestable, offrait une autre envergure ; aristocrate, ancien activiste de la Cagoule, monarchiste, ancien combattant de la Grande guerre, il devint, à Vichy, chargé d’affaires au Commissariat aux questions juives. On le retrouva ensuite Intendant général de police à Lyon. La presse le présente souvent comme le « bras droit de Klaus Barbie », ce qui n’est toutefois pas exact. Si l’on tient à filer la métaphore anatomique, on peut juste avancer que les deux hommes travaillaient main dans la main. Barbie était lieutenant, chef de la section IV du Sipo SD de Lyon, Bernonville, qui émargeait au registre des Waffen-SS (il avait prêté serment à Hitler en 1943), avait grade de commandant dans la Milice. Il fut l’un des officiers qui commandèrent l’attaque contre le maquis du Plateau des Glières, il mena aussi une répression impitoyable en Bourgogne. Fervent catholique, il avertissait ainsi ses troupes : « Visez juste, mais tirez sans haine, car ce sont nos frères »… Un sens religieux de la charité qui n’est pas sans rappeler le mot d’Arnaud Amaury, légat du pape lors du siège de Béziers : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens »…
A la Libération, comme Touvier et beaucoup d’autres criminels de guerre, Bernonville trouva protection auprès de l’Eglise qui l’exfiltra en Espagne en 1945. Un an plus tard, il débarqua à New York déguisé… en prêtre, puis s’installa au Québec. Mais il fut arrêté en 1948 et menacé d’extradition vers la France. « L’affaire Bernonville » pouvait éclater.
Car les documents du fonds Rumilly qu’exhume Yves Lavertu éclairent l’histoire de la Belle Province d’un jour assez inédit, surtout pour nous, Français. Le lecteur découvre avec stupéfaction que « le Québec avait été le seul pays au monde où on avait été pétainiste, non pas entre 1940 et 1944, mais encore et plus que jamais entre 1945 et les années cinquante ! » Ainsi, il appert que les milieux nationalistes canadiens-français (telle était l’appellation de l’époque) professaient une admiration certaine pour Philippe Pétain, au point de se voir qualifiés de « clérico-fascistes ». Voilà qui explique pourquoi, lorsque Bernonville fut arrêté, se constitua, à l’initiative de Rumilly, un large mouvement en sa faveur, qui réunissait des hommes politiques, des journalistes et des intellectuels de premier plan, tous issus de la mouvance nationaliste, parmi lesquels Camille Laurin – le « père de la charte de la langue française » –, Camilien Houde, maire de Montréal et Maurice Roy, archevêque de Québec. S’ils ne connaissaient rien, au début, du passé du collaborateur, les campagnes de la presse anglophone et les efforts de Francisque Gay, alors ambassadeur de France au Canada qui connaissait parfaitement le combat héroïque des Glières, ne leur permirent plus, très rapidement, d’ignorer quelles avaient été ses activités. Cela ne les dissuada pas pour autant de le soutenir avec vigueur.
La bombe soulevée par Yves Lavertu aurait dû créer un scandale majeur et ouvrir un large débat, comme tel fut le cas en France après la publication d’Une Jeunesse française, François Mitterrand 1934-1947, de Pierre Péan. Mais le sujet était encore trop sensible aux yeux de l’intelligentsia, en ce milieu des années 1990. Il aurait fallu rouvrir des dossiers encombrants, traitant d’intégrisme catholique, de sympathies d’extrême-droite, d’antisémitisme plus ou moins revendiqué et étudier les raisons pour lesquelles la plupart des soutiens de Bernonville ne jugèrent jamais opportun de s’expliquer… Alors, se mit en marche une « machine à broyer le gêneur » des plus efficaces. Selon l’auteur, au mépris de toute éthique, des universitaires tentèrent de s’approprier ses recherches pour mieux les étouffer, la presse lui refusa de publier une lettre ouverte ; à la sortie en librairie de son livre, L’Affaire Bernonville (Montréal, VLB éditeur, 1994), ces universitaires mirent en cause sa crédibilité, des journalistes passèrent l’essai à la trappe, puis détournèrent l’attention du public vers d’autres « affaires ». Un « exemple de manipulation de la mémoire collective », avoue Yves Lavertu dans La Découverte, avec une pointe d’amertume d’autant plus légitime que Pierre Vidal-Naquet avait salué cet essai.
Bernonville finit par fuir le Québec en 1951 pour se réfugier au Brésil. En 1972, il fut assassiné par le fils d’un domestique « sous l’effet de l’alcool et du haschisch ». Cette version officielle d’un assassinat providentiel (comme celui de René Bousquet) fait toujours question (A qui profite le crime ?), car le milicien qui en savait beaucoup et peut-être trop, était en train, disait-on, de rédiger ses mémoires.
L’essai d’Yves Lavertu étant publié à compte d’auteur, on peut se le procurer à l’adresse suivante : http://www.facebook.com/pages/La-Decouverte-de-Yves-Lavertu/151504064872806?v=wall
Illustrations : Francisque Gay, photographie.
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recensé dans Le Monde par Luc Boyer


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