Quel avenir pour Varoufakis?

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La Grèce après le troisième sauvetage



L’économiste Jacques Sapir analyse le personnage de l’ex-ministre grec des Finances Yanis Varoufakis.


Yanis Varoufakis en en train de devenir un personnage important dans la vie politique grecque et au-delà. Dans le processus d’éclatement de Syriza, qui semble désormais bien engagé, il est appelé à jouer un rôle majeur avec l’ancien ministre de l’énergie, Panayiotis Lafazanis, et la présidente du Parlement, Mme Zoé Kostantopoulou. Mais, Yanis Varoufakis est aussi incontestablement devenu une figure marquante pour la gauche critique de l’Euro et quelqu’un qui va compter dans les reconfigurations politiques qui se préparent. Il y a de bonnes raisons à cela.


Un homme du “système” qui se rebelle contre ce dernier


Yanis Varoufakis représente un cas rare sans être cependant singulier. Il est un économiste qui a pris des positions nettement pro-européennes, mais qui est aujourd’hui très critique quant à la gouvernance de l’Union européenne mais aussi quant au comportement des dirigeants européens. Il est aussi un économiste qui s’est prononcé en faveur de l’Euro, pour des raisons essentiellement théoriques, mais qui aujourd’hui envisage calmement la possibilité d’une sortie de son pays de la zone Euro. Il est évident que son expérience de Ministre, et de négociateur, a changé sa vision de l’Euro et que cette expérience a beaucoup à apprendre à une gauche véritable. La gauche critique vis-à-vis de l’Euro, voire anti-Euro, est aujourd’hui sensible à sa trajectoire. Il vient de l’intérieur du «système», mais en même temps il en fait la critique et il se déclare prêt à rompre avec lui plutôt que d’accepter ce qu’il faut bien appeler une capitulation, ce à quoi Tsipras a finalement dû consentir. Ce point est très important. D’ailleurs Varoufakis maintient ses critiques, que ce soit contre le Diktat du 13 juillet ou contre le nouveau mémorandum qui doit être ratifié d’ici le 20 août. Il a dit récemment sur la BBC «Demandez à tous ceux qui connaissent l’état des finances grecques et ils vous diront que cet accord ne marchera pas». Or, son autorité morale et sa compétence d’ex-Ministre des finances joue ici en sa faveur.


Car l’accord auquel la Grèce et les autres pays de l’Eurozone vont aboutir ne règle rien et est déjà condamné avant même d’avoir vu le jour. La situation de la Grèce s’est terriblement détériorée en juillet et début août, du fait des mesures qui ont été prises contre la Grèce par la Banque Centrale Européenne. On parle de 86 ou 89 milliards d’euros pour cet accord. Mais, aujourd’hui, il est clair qu’il en faudrait entre 110 et 120. De même, il est évident qu’il faudrait très vite procéder à l’annulation d’une partie de la dette grecque. Même le FMI le dit depuis le début du mois de juillet. Pourtant, nous savons que l’Allemagne s’y refuse et qu’elle traine les pieds pour conclure cet accord. Dans ces conditions, il est tout aussi évident que l’accord qui devrait être conclu d’ici le 20 août ne règlera rien et qu’il sera dépassé et rendu caduc par les événements. Par ailleurs, la situation économique de la Grèce continue de se détériorer. Il est clair que la sortie de la zone Euro reste, plus que jamais, une perspective pour les semaines, voire les mois, à venir.


L’image de la compétence


Varoufakis incarne ainsi à merveille une gauche compétente (il fut un professeur d’économie estimé et reconnu) mais qui n’abandonne rien de sa dimension critique et qui se sert de sa compétence pour pousser toujours plus loin la critique du «système». Il est d’ailleurs un produit des classes dirigeantes (même si son père fut emprisonné durant la guerre civile grecque pour ses sympathies communistes) mais qui n’applique pas les codes de son milieu.


C’est, il faut le rappeler, un spécialiste de théorie des jeux, un domaine qui a beaucoup passionné les économistes. C’est donc quelqu’un de reconnu par ses pairs, que ces derniers soient des économistes du courant orthodoxe ou appartenant à des courants hétérodoxes. Son livre, le Minotaure Planétaire a eu un succès international mérité. De plus il n’a pas hésité à concevoir un plan alternatif crédible pour la Grèce, un plan qui aurait évité à ce pays la capitulation honteuse à laquelle il a été contraint ainsi que le désastre d’un nouveau mémorandum, quand bien des gens soutiennent encore l’idée «qu’il n’y a pas d’alternative».


Un futur dirigeant de la gauche anti-Euro ?


Yanis Varoufakis fut un ministre des Finances charismatique, qui n’a pas hésité à dire certaines vérités dans le cadre compassé des réunions européennes. Il est clair qu’il a le potentiel pour certainement devenir le héraut d’une gauche anti-euro. Le fait qu’il se soit prononcé tout d’abord pour l’Euro, puis qu’il ait envisagé la possibilité d’une sortie de la zone Euro lui donne une autorité certaine sur ce point.


D’ailleurs, il faut remarquer qu’il héberge sur son blog l’appel de Stefano Fassina à un front des mouvements de libération anti-Euro. C’est un geste très symbolique. Car Fassina, lui aussi, vient de l’intérieur du «système». Il fut vice-ministre des finances du gouvernement Letta en Italie. C’est un membre influent du parti de centre-gauche, le Parti Démocrate, auquel appartient l’actuel Premier-ministre, Matteo Renzi. Or, aujourd’hui, il est devenu l’un des plus virulents opposants à l’Euro en Italie et son appel n’est rien de moins que l’un des plus virulents brûlots qui ait été écrit contre l’Euro. Varoufakis et Fassina sont donc représentatifs de cette fracture qui s’est produite au sein du «système», de ce que l’un de mes amis italiens, le professeur Bagnai, appelle le PUDE ou Parti Unique De l’Euro. Leur trajectoire vers des positions anti-Euro pèse d’autant plus qu’ils ont été antérieurement des partisans de l’Euro. On pourrait en dire de même d’ailleurs avec Oskar Lafontaine, qui, en tant que dirigeant du SPD fut l’un des pères fondateurs de l’Euro et qui a, en 2013, viré sa cuti d’opposant résolu à la monnaie unique. Ce fait est désormais très important. De plus en plus, le camp des économistes et des politiciens anti-Euro, ou à tout le moins très Euro-critiques, est rejoint par des personnes qui étaient, il y a peu encore des partisans de l’Euro mais que la réalité de cet Euro a rattrapé et qui ont compris qu’il n’y a pas d’avenir possible en Europe tant que l’on gardera l’Euro.


De plus, il a été très violemment attaqué, non seulement dans la sphère politique grecque, où certains aimeraient lui faire un procès pour haute trahison, mais aussi dans les milieux européistes de Bruxelles et d’ailleurs. Il a répondu vertement à ces critiques que ce soit sur son blog ou par voie de presse. Concentrant la haine des europhiles et des partisans de l’Euro, il est normal qu’il attire spontanément la sympathie de ceux qui luttent contre l’Euro.


Une figure de la contestation


Il est donc évident que Yanis Varoufakis cumule les caractéristiques qui devraient en faire un exemple pour une certaine gauche, mais pas pour toute la gauche, et certainement pas dans les rangs de la «gôche». Car, la personnalité de Yanis Varoufakis, et surtout le discours qu’il porte, sont clairement insupportables pour cette droite modérée travestie en «gauche de gouvernement». Il est clair que rien dans sa personnalité ne peut attirer les socialistes officiels, des gens comme Moscovici, ou Martin Schulz et Sygmar Gabriel, Michel Sapin ou François Hollande. Bref, ce qu’il faut appeler les socialistes de gouvernement, les héritiers de Hebert et Noske de l’Allemagne de 1918.


Bien au contraire ; Yanis Varoufakis est l’exemple même que, contrairement à ce qu’ils prétendent, il y a des alternatives et que l’austérité n’est pas inéluctable. Il est la preuve vivante de leurs compromissions, de leur lâcheté et de leurs trahisons, quand une autre voie était possible. C’est pourquoi il doit être haï par ces gens. Mais, il va certainement attirer une partie des frondeurs du PS, en tout cas ceux qui n’ont pas accepté le diktat du 13 juillet, ainsi que les partisans d’Arnaud Montebourg, et bien entendu les membres de la gauche radicale. Varoufakis est la preuve vivante qu’une autre politique est possible dans l’Union européenne, même si on peut penser qu’il n’a pas porté totalement, et dans toutes ses conséquences ce projet. Dans tous les cas, il l’a porté loin, et ce n’est pas de sa faute si ce projet n’a pu aboutir.


Il reste à savoir s’il sait qu’il est devenu un personnage symbolique et s’il pourra être à la hauteur des symboles qu’aujourd’hui il incarne. Car, et c’est là la contradiction qu’il devra affronter et résoudre, lui, l’homme qui a toujours voulu se situer du côté du comportement rationnel, héritage de ses travaux sur la théorie des jeux, va devoir admettre qu’il est devenu un acteur dans un jeu qui n’obéit plus à la rationalité mais où les symboles et l’idéologie tiennent une place majeure. En même temps, en politique, l’analyse fait aussi appel au calcul rationnel. Il devra, s’il ne veut se perdre, tenir les deux pôles de cette contradiction.



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