ANTICOSTI

Seuls face au pétrole tout-puissant

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L'engrenage de la destruction d'un joyau de la biosphère

Ils sont à peine 220 Anticostiens, citoyens d’une île largement méconnue des Québécois. Mis de côté par la classe politique dans le débat sur l’exploitation du pétrole de schiste, ils réclament plus que jamais voix au chapitre. Amoureux de leur territoire, ils affirment que l’avenir passe d’abord par le développement de projets propres à la réalité d’Anticosti, pour autant qu’on leur en donne l’occasion. Le Devoir est allé à leur rencontre.
En évoquant le dossier de l’or noir d’Anticosti, l’ancienne première ministre Pauline Marois disait l’an dernier que les « contraintes » sur l’île étaient plutôt faibles, se limitant pour l’essentiel à des questions « de faune et de flore ». En mars dernier, François Legault avait pour sa part affirmé que les insulaires étaient tous d’accord avec l’exploitation d’énergies fossiles.
Pourtant, de l’aveu même des Anticostiens, aucun politicien n’a mis les pieds sur la plus grande île du Québec depuis qu’on spécule sur son supposé potentiel en or noir. Si les décideurs se donnaient la peine de prendre l’avion de Québec à Port-Menier, unique village de l’île, ils constateraient que la municipalité n’a techniquement pas d’eau potable depuis plus de trois ans. Sur cette île où le gouvernement vient d’injecter 115 millions de dollars pour rechercher du pétrole, l’usine de traitement des eaux n’est pas jugée conforme aux normes québécoises.
Cet exemple a valeur de symbole pour plusieurs Anticostiens, qui estiment que le gouvernement aurait mieux fait de les consulter sur leurs besoins pressants avant de se lancer dans l’exploration pétrolière à grand renfort de fonds publics.
C’est justement là tout le problème, affirme Anne-Isabelle Cuvillier. « Ils aimeraient être considérés comme des citoyens à part entière. Mais ce n’est pas ce qu’ils ressentent. Ils ne sont que 180 adultes et ils croient que, peu importe ce qu’ils peuvent dire, ils ne seront pas écoutés. Ils savent très bien que la décision finale, peu importe ce qu’elle sera, ne sera pas prise par eux », explique-t-elle.
À quand un débat ?
Fascinée par l’île depuis son arrivée en bateau au Québec en 1967, Mme Cuvillier est la seule personne à avoir systématiquement consulté les Anticostiens au sujet de l’épineux dossier pétrolier. Elle leur consacre d’ailleurs son mémoire de maîtrise, qui porte sur les enjeux socioécologiques des hydrocarbures sur Anticosti.
Dans le cadre de ses recherches, elle a rencontré personnellement pas moins de 155 résidents de Port-Menier au printemps 2013. Elle a ainsi recueilli leurs impressions par rapport au retour de l’industrie des énergies fossiles. Et les données compilées par Mme Cuvillier sont claires : 70 % de la population estime que les politiciens ne tiennent pas compte d’eux ni de leurs préoccupations dans le débat actuel.
Elle dit avoir constaté que les Anticostiens, habitués de discuter et de débattre des projets qui se développent sur leur territoire, veulent être inclus dans le processus. En fait, ils sont unanimes à réclamer un débat sur l’île, avec tous les intervenants au dossier. Et si certains se disent prêts à prendre le risque du pétrole, à peine 20 % d’entre eux croient que l’avenir de l’île passe par l’or noir. En contrepartie, 70 % de la population estime que la solution passe par l’écotourisme ou la transformation de produits de l’Anticosti (voir autre texte en page A 6).
Anticostien d’adoption depuis une décennie, Frédéric Michaud affirme que les élus et les promoteurs de l’or noir les traitent avec mépris. « On dit souvent que ce n’est pas un enjeu important sur l’île, tellement elle est grande. D’autres, surtout des partisans du pétrole qui ne sont pas de l’île, disent qu’Anticosti n’est pas un joyau. Ou alors on dit que les Anticostiens ne seront pas affectés. En fait, nous n’avons pas vraiment notre mot à dire. Ils nous prennent pour des imbéciles. »
Jeune femme native de l’île, Kim Malouin déplore elle aussi les préjugés qui subsistent chez les Québécois, qui ignorent pour la plupart où se trouve Anticosti. « Parfois, quand je vais en ville, il y a des gens qui se demandent s’il y a du monde qui vit sur l’île et s’ils ont l’électricité. Eh bien oui, des gens vivent ici et en plus, ils ont l’Internet haute vitesse.»
Anticosti mon amour
Comme tous les citoyens de Port-Menier rencontrés par Le Devoir, elle ne tarit pas d’éloges pour la beauté des lieux. « Tout le monde aime son coin de pays, mais l’île est tellement belle, laisse tomber, tout sourire, Kim Malouin. La fin de semaine dernière, on voyait des outardes se promener avec leurs bébés en plein milieu du chemin. Ça, je vois ça en allant travailler le matin à vélo. »
Même son de cloche du côté de Frédéric Michaud. « Sur le bord du golfe, on peut voir des phoques, des fous de Bassan ou encore des baleines. Ensuite, on se retourne et on voit une rivière à saumon à l’eau très claire, mais aussi des aigles royaux. La proximité de ces deux mondes très riches est incroyable. J’ai vécu un peu partout au Québec, mais ce que j’ai trouvé ici, ça n’existe pas ailleurs. »
« La beauté de la chute Vauréal, située au milieu de nulle part et accessible seulement par un petit sentier, c’est incomparable, souligne pour sa part Gilles Dumaresq, citoyen d’Anticosti et directeur de la Société des établissements de plein air du Québec. La grotte à la Patate, une des plus importantes au Québec, est aussi sur l’île. Il faut que les gens voient Anticosti. Certains s’imaginent qu’elle est relativement petite, mais en fait, elle est 17 fois plus grande que l’île de Montréal. »
Ce morceau de terre habité par à peine 220 Québécois est aussi un exemple éloquent d’une communauté pour qui l’entraide et la solidarité sont au cœur de la vie quotidienne. « Ce qui m’a le plus marqué, c’est leur façon de vivre qui est tellement plus humaine, explique Anne-Isabelle Cuvillier. C’est une communauté solidaire, qui s’entraide, qui se donne des outils pour exister. Ils sont très débrouillards, ils connaissent bien leur territoire. Et ils sont en mesure d’être plus heureux sans viser le niveau de vie qu’on veut en ville. Ils vivent plus heureux avec moins. C’est beaucoup plus sain. En fait, ils sont peut-être, à certains égards, un exemple à suivre. »
« Si tu n’as rien à faire le soir, tu peux appeler des amis et t’inviter à souper, souligne Kim Malouin. Contrairement à ce qu’on voit souvent en ville, où l’horaire des gens est souvent très serré, nous avons davantage de liberté. On s’en rend encore plus compte lorsqu’on sort de l’île. »
Dans ce petit village où tout le monde se connaît, la criminalité est pour ainsi dire absente. Il n’y a d’ailleurs pas de police sur l’île. À l’aéroport, on peut voir le véhicule de la Sûreté Québec utilisé lorsqu’un policier vient — « rarement », nous dit-on — patrouiller.
Tous ceux qui redoutent l’arrivée d’une industrie aussi intensive que celle des énergies fossiles, avec tout ce que cela peut supposer de problèmes sociaux, soutiennent que l’art de vivre des Anticostiens sera directement menacé.
« Le pétrole viendrait totalement bouleverser notre mode de vie. C’est ce que je dénonce depuis le début, lance Frédéric Michaud. Ça signifie clairement la mort de notre potentiel touristique et de notre industrie de la chasse. Le pétrole a déjà des impacts sur la population, parce que le débat divise les gens. Et aller faire de l’exploration, c’est déjà mettre le doigt dans l’engrenage. »


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