Pour une Europe solidaire et libérée du joug des marchés

«Les indignés» dans le monde



par Thomas Coutrot et Aurélie Trouvé, coprésidents d'Attac France


Les plans d'austérité qui se multiplient en Europe placent la dette publique au cœur du débat politique. Pour rembourser cette dette, doit-on vraiment sacrifier les emplois et les services publics, les salaires et les retraites, les investissements indispensables à la transition énergétique ? A-t-elle été contractée dans l'intérêt général ou au profit de minorités déjà privilégiées ? Qui détient ses titres et profite de l'austérité ? Peut-on alléger son fardeau autrement qu'en appauvrissant les populations ?
Ces questions, de plus en plus nombreux sont ceux qui se les posent. Les "indignés" espagnols refusent que les gouvernements y répondent contre la volonté du peuple. En Grèce un comité pour l'audit de la dette mobilise de nombreux citoyens. Dans toute l'Europe et en France un large débat démocratique est urgent, car les réponses apportées à ces questions détermineront l'avenir du pays et de l'Union.
Car qui a décidé que tout était discutable – les emplois et services publics, les retraites ou l'assurance-maladie, le droit du travail, les investissements publics – mais pas le service de la dette ? Que la "rigueur" devait s'appliquer à l'éducation, la santé, la sécurité… sauf aux intérêts de la dette, décrétés par nature intouchables bien qu'ils représentent bientôt le premier poste du budget de l'Etat ? Les candidats probables des partis de gouvernement font assaut de "responsabilité" en décrétant par avance que le remboursement de la dette sera leur première priorité. Mais devant qui sont-ils "responsables" : l'industrie financière ou les citoyens ?
On nous rétorquera : ouvrir ce débat risque d'inquiéter les marchés. Les agences de notation pourraient dégrader la note de la France si la légitimité de la dette publique est mise en cause. Les prêteurs privés exigeraient des taux d'intérêt plus élevés et la charge de la dette en serait encore aggravée. Aucune personnalité politique "responsable" ne s'y risquerait. Mais est-il vraiment responsable d'avoir mis les Etats européens dans une telle dépendance des marchés financiers ? Comment accepter que la démocratie s'arrête là où commence le règne des agences de notation ? N'est-il pas temps de rechercher des alternatives ?
Aujourd'hui c'est précisément l'esprit de responsabilité qui impose d'ouvrir les yeux : le cadre institutionnel de l'Union européenne a fait faillite. Les Etats ont creusé leurs déficits à coups de réductions d'impôts et de cotisations pour les entreprises et les particuliers les plus aisés, dans une concurrence fiscale effrénée. Ils ont dû socialiser les pertes des banques en 2008 et encaisser le choc de la récession provoquée par la finance. Mais les traités interdisent à la Banque centrale européenne de financer leurs déficits. Ils doivent donc maintenant se financer à des taux élevés, voire usuraires, auprès des banques privées, lesquelles ne se privent pas de se financer elles-mêmes auprès de la BCE à un taux de 1,5 %. Et l'Union se dote d'une nouvelle gouvernance économique qui décrète l'austérité générale et va nous enfoncer dans la récession.
Qui ne voit l'absurdité de la situation ? Quelle personnalité politique responsable peut prôner de continuer dans cette voie ? C'est pourtant ce que viennent de décider le Conseil, la Commission et le Parlement européens avec le "Pacte pour l'euro plus". Et ce ne sont pas les propositions visant à "fédéraliser" la dette publique des Etats européens, grâce à l'émission d'euro-obligations ("eurobonds"), qui résoudraient les problèmes. Une fois de plus, on s'en remettrait aux marchés pour le financement des Etats, en leur laissant le soin de juger au jour le jour de la crédibilité de cette "solidarité européenne" fondée sur une généralisation sans faille des politiques d'austérité à tous les pays.
Quand Jean-Claude Juncker, le président de l'Eurogroupe, comparant les privatisations en Grèce à celles d'Allemagne de l'Est après la chute du Mur, déclare que la souveraineté grecque sera restreinte, il donne clairement la mesure des enjeux. Pour les représentants de la finance, la crise de la dette souveraine est une occasion unique pour liquider l'Etat social européen comme on a liquidé il y a vingt ans le "socialisme réel". Au prix, s'il le faut, de la souveraineté populaire, c'est-à-dire de la démocratie.
On commence heureusement à voir les signes d'un sursaut civique. En Europe du Sud, mais aussi au Royaume-Uni, la société civile se mobilise pour faire échec à des plans gouvernementaux brutaux et irresponsables. En France aussi la dette publique doit être mise au centre du débat démocratique, en particulier grâce un vaste mouvement d'audit citoyen. Nous appelons syndicats, associations, citoyens à travailler ensemble dans les mois qui viennent pour comprendre les véritables origines de cette dette, connaître ses actuels bénéficiaires, juger de sa légitimité et élaborer ensemble des alternatives à l'hyper-austérité, pour une Europe solidaire et libérée du joug des marchés.


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé