L'État pirate

"Libérez Gaza" - 1ère Flottille humanitaire - le "Mavi-Marmara" -


Voici quelles étaient les forces en présence par cette nuit sombre qui couvrait les eaux internationales de la Méditerranée. D'une part, une flottille menaçante de six navires transportant de l'aide humanitaire et sur lesquels étaient embarqués quelques centaines d'activistes et militants propalestiniens. Ils étaient lourdement armés: quelques barres de fer qui traînaient sur les ponts, des couteaux de poche ou de cuisine, quelques lance-pierres et des rasoirs Bic. C'est le romancier suédois Henning Mankell, embarqué sur un des navires, qui rapporte ce fait accablant: un soldat israélien lui a montré un Bic quand il a évoqué les armes présentes sur le bateau. D'accord, un Bic, ça coupe.
D'autre part, dans le coin droit dirait-on, des bâtiments de guerre, des commandos masqués rompus aux opérations spéciales, des hélicoptères, des fusils automatiques UZI, des matraques électriques, des Taser, des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes. C'est ce détachement lourdement armé qui s'est senti en état de légitime défense, à un point tel que, pour annuler la menace des rasoirs Bic, des couteaux et des barres de fer, il a choisi de faire feu. Au moins neuf morts et plusieurs blessés. Voilà comment on mesure la légitime défense au gouvernement de l'État pirate. Car c'est bien à un acte de piraterie que s'est livré l'État israélien en invoquant la nécessité de maintenir le blocus de Gaza pour des raisons de sécurité.
C'est pour cette même raison de «sécurité» qu'Israël avait envahi Gaza lors de l'opération Plomb durci, tuant 1300 Gazaouis, en majorité des civils. Légitime défense, avait-on plaidé, invoquant les tirs de roquettes (réels et parfois meurtriers) provenant de Gaza.
C'était pour empêcher la fabrication de ces roquettes et l'importation clandestine d'armes qu'Israël avait imposé un blocus total à Gaza en 2007. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le blocus n'a rien fait pour diminuer les attaques provenant de Gaza puisque, au blocus de légitime défense, il a fallu rajouter deux ans plus tard 1300 morts et la destruction de presque toutes les infrastructures du territoire contrôlé par le Hamas. Et, de toute manière, tout le monde sait que les armes entrent par les souterrains de Rafah à la frontière avec l'Égypte.
Alors, pourquoi ce blocus, qui a réduit, selon l'ONU, 67 % de la population à l'état de pauvreté? Les analystes disent que le gouvernement israélien croyait pouvoir affaiblir le Hamas
en créant dans la bande de Gaza une situation économique et humaine intenable. D'autres vont plus loin: il fallait humilier les Gazaouis par ce que le directeur des opérations de l'ONU à Gaza, John Ging, qualifie de «siège médiéval».
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En laissant entrer au compte-gouttes et d'une manière tout à fait arbitraire 81 produits différents, les autorités israéliennes ont renforcé l'économie au noir, qui est lourdement taxée, sinon contrôlée par le Hamas, privant ainsi l'Autorité palestinienne des revenus de douane qui lui seraient versés si le commerce fonctionnait normalement. L'arbitraire des bureaucrates militaires décourage ceux qui persistent à vouloir fonctionner dans l'économie officielle. Vous pouvez importer de la cannelle, mais pas de la sauge ou de la coriandre, du concentré de tomates fabriqué en Israël, mais pas de boîtes de conserve vides, ce qui conduit à la faillite les transformateurs agroalimentaires locaux. Le journal Le Monde rapportait la semaine dernière la mésaventure d'un marchand de Gaza qui avait commandé 8000 chemises en Chine avant l'instauration du blocus en 2007. Les chemises sont demeurées trois ans dans les entrepôts du port d'Ashdod, puis furent empilées sur un terrain vague. Quand le commerçant gazaoui en prit possession, trois ans plus tard, elles étaient toutes pourries.
Les livraisons de pétrole et de diesel ont été réduites sans raison (légitime défense, peut-être), ce qui fait que la seule centrale électrique de Gaza ne produit qu'à environ 50 % de sa capacité. Dans les rues, les voitures roulent de plus en plus à l'huile végétale. Dans les champs, les pompes d'irrigation qui alimentent 40 % des terres agricoles et qui fonctionnent au diesel sont trop souvent paralysées, ce qui entraîne des pertes de récolte importantes. Et c'est sans parler des habitations endommagées de 34 000 familles qu'on peine à reconstruire à cause du blocus, qui limite sévèrement l'entrée des matériaux de construction.
C'est ce «siège médiéval», comme le dit John Bing, que les soldats qui ont tué neuf innocents voulaient maintenir, cet étranglement économique et psychologique qui réduit les populations en hordes sous-humaines. Un patient et vindicatif travail d'humiliation et de vengeance.
Je pourrais bien parler des conventions de Genève qui obligent la partie occupante à assurer le bien-être physique, économique et psychologique des populations occupées. Mais il y a longtemps qu'Israël ne fait plus partie des États qui respectent le droit international. Et soyons francs: la communauté internationale, malgré ses hauts cris, s'en fout totalement ces jours-ci.
On nous dit qu'il faut faire la guerre aux terroristes du Hamas, j'en suis et j'approuve, mais la politique israélienne à l'égard de l'OLP a créé le Hamas et, depuis, n'a fait que renforcer son pouvoir et son influence. Et encore cette semaine, n'est-ce pas une victoire du Hamas que la réouverture de la frontière avec l'Égypte? Malheureusement, oui.


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