Le monde selon Babine

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Quand j'ai rencontré Fred Pellerin et Luc Picard, ils arrivaient de Saint-Élie-de-Caxton. La veille, la population avait réservé une ovation monstre au film Babine projeté dans l'église. Huit cent personnes, un petit tapis rouge, Bernard Derome commentant en direct. La totale! Fred Pellerin voulait plaire aux gens du village. De fait, ce sont leurs histoires qu'il raconte sur scène, sur disque, et ici à l'écran, mais mythifiées, modifiées, avec une dimension supplémentaire. Il s'agit de leur héritage et aussi du sien, puisque le conteur habite Saint-Élie et veut pouvoir regarder ses habitants dans les yeux, au coin des rues. «Pour les gens, c'est une source de fierté, de voir leurs anecdotes recueillies dans un garage devenir matière au septième art... On était ravis de les trouver si enthousiastes.»
Pour Fred Pellerin, Babine participe à un projet de vie, communautaire et artistique. «Les livres, les CD, les spectacles, puis le film sont une manière de glorifier notre univers, avec le respect qui s'impose, précise-t-il. Babine, le fou du village, a existé au cours des années 70. Et les gens qui l'ont connu étaient dans la salle, à Saint-Élie. Quand je raconte la séquence de "Vous pareillement", réponse de Babine aux voeux des paroissiens à Noël, servie aussi au curé qui lui souhaitait d'être moins fou: toute l'assistance savait ce qui allait suivre... Car il y eut vraiment "un curé neuf" à l'époque, qui était "rough" et s'est pogné avec Babine.»
Comme dans Astérix
Babine, le film réalisé d'après quatre contes de Fred Pellerin tirés de son second spectacle, fut toute une aventure, tant pour le scénariste que pour le réalisateur.
Celle-ci a commencé en 2006 quand le distributeur Alliance Films a offert au conteur de transposer ses histoires à l'écran. Il a insisté pour écrire le scénario lui-même. Luc Picard s'est fait offrir sa réalisation, mais il préférait au départ travailler sur ses propres scénarios. «J'ai lu et j'ai aimé, se souvient-il. J'ai dit à Fred que j'en ferais mon film à moi. Il était d'accord.» Picard s'est inspiré de l'esthétique bédé, surtout des albums Magasin général de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp. Il n'en était qu'à sa deuxième expérience de réalisation, après L'Audition, et cette fois la structure dramatique se révélait autrement plus complexe...
Le film suit le héros, Babine, simple d'esprit (Vincent-Guillaume Otis), à travers quelques moments clés de la chronique du village: sa mise au monde, l'incendie de l'église qui lui fut attribuée, etc., avec les figures qui l'entourent: sa mère sorcière (Isabel Richer), le marchand ami de Babine (Luc Picard), le curé neuf (Alexis Martin), le barbier ivrogne (René-Richard Cyr), la commère enceinte depuis vingt ans (Marie Brassard), le vieux curé (Julien Poulin), etc.
Pellerin n'avait jamais écrit de scénario. Il a retravaillé beaucoup le sien avec Luc Picard, à chaque étape du processus, ajoutant des passages de narration en post-production. Le célèbre conteur à lunettes a voulu se montrer présent du début à la fin: distribution, tournage, montage. Surgissant sur le plateau. «Pas question de manquer ça! Moi, je travaille tout seul sur une chaise, alors que 300 personnes se sont démenées pour ce film-là. C'est vraiment excitant de participer à l'affaire.»
Picard a dessiné tout le story-board, image par image, histoire de ne pas tourner de scènes pour rien, en sachant où il allait. «La distribution, je l'avais dans la tête, sauf pour Babine car je connais moins les jeunes comédiens que les plus vieux. Au cours des auditions: Vincent-Guillaume Otis s'est imposé. Il n'en faisait pas trop, aucune grimace. Il était juste.»
Fred Pellerin désirait que chaque personnage soit désigné par une caractéristique: le curé est méchant, Babine, simplet, la jeune fille, amoureuse, etc. «Au cinéma, tu as une vraie personne devant toi, précise Luc Picard. Dans un conte, tu imagines; au cinéma, tu vois.» Il a étoffé les protagonistes avec Pellerin. «Mais aux acteurs, j'ai demandé avant tout: "Soyez vrais. De mauvaise foi, peut-être, mais toujours candides. Comme dans Astérix, le Gaulois."»
Une suite de miracles
Fred Pellerin avait d'abord invité Nicolas Lepage, le concepteur visuel, à visiter Saint-Élie. Ce dernier a pris des photos et transposé le village dans une esthétique de conte et de bédé. Maisons et église furent construites en studio dans les entrepôts Angus, même si Picard aurait préféré recréer le tout dans les Alpes, ou au Québec, en suivant le rythme des saisons.
«Mais ici, tu te heurtes toujours aux problèmes d'argent, soupire l'acteur-cinéaste. Comment faire voler un taureau dans les airs, entre autres, quand tu n'as qu'un budget de 6,3 millions de dollars? Normalement, ce type de production réclame 20 ou 30 millions. Tout le film est une prouesse technique, une suite de miracles. Deux semaines avant le tournage, j'étais de 1,6 million dans le trou. Coupe ici, coupe là. Je voulais brûler l'église pour vrai. Ça coûtait 30 000 $ avec les permis et tout. J'ai dû faire un feu contrôlé, mais sans l'effet de brasier. Dans les entrepôts, le bruit de fournaise était omniprésent. Il fallut refaire tout le son. Et puis, on devait laisser des blancs pour les effets spéciaux. Deux cents plans possèdent des effets visuels dans le film. C'est beaucoup.»
Jusqu'à la fin, Picard a composé avec une sorte de casse-tête, «Fred était parti de quatre ou cinq contes qui auraient pu constituer autant de courts métrages. Il fallait lier tout ça. En cours de post-production, j'ai connu deux semaines d'angoisse. La sauce ne prenait pas. Puis j'ai eu l'idée d'insérer des intertitres et ça s'est arrangé. Ouf!» À ses yeux, quoique destiné d'abord aux adultes, Babine saura plaire aussi aux enfants.
En tout cas, le cinéma a séduit Fred Pellerin, qui conserve quatre pistes d'histoires dans ses tiroirs, au cas où...


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