Falardeau vs PKP ou L'importance de l'éducation pour notre devenir collectif

Tribune libre

Il n’y a pas si longtemps, le réseau de télévision TVA diffusait une version condensée de Falardeau, un documentaire sur la vie et l’œuvre de Pierre Falardeau. On y présentait des extraits de ses films et des bouts d’entrevues auxquelles il s’était soumis. Des témoignages de son entourage contribuaient également à dresser un portrait de l’homme et de ses idées. Personne au Québec n’ignore, je présume, que la question nationale a toujours été au centre de ses préoccupations et que son discours et ses œuvres visaient essentiellement à dénoncer notre condition de peuple colonisé et à faire la promotion de la souveraineté québécoise. La mission qu’il s’était donnée l’amenait souvent à écorcher au passage certains acteurs de la scène politique ou culturelle qui contribuaient à entretenir l’aliénation collective.
Ainsi, dans son recueil d’essais La liberté n’est pas une marque de yogourt, Falardeau s’en prenait entre autres au milieu du cinéma québécois, dont il dénonçait la trop grande tendance à la futilité et à la mascarade, alors que l’heure était (et est toujours) au combat pour la libération de notre peuple : peuple colonisé qui a résisté à l’assimilation et qui doit toujours lutter pour contrecarrer la lente déroute du fait français dans notre merveilleux pays (Pierre Curzi cite une récente étude prévoit que d’ici 20 ans le pourcentage de Montréalais dont la langue d’usage est le français aura diminué jusqu’à ne constituer que 43% de la population; il serait donc peut-être plus juste de parler d’une « rapide » déroute). Évidemment (et comme par hasard), il est beaucoup plus facile d’obtenir du financement pour faire un film « divertissant » et apolitique que pour faire un film sur la crise d’octobre ou sur la rébellion des patriotes. Malgré la censure et les multiples refus de ses projets trop dérangeants, Pierre Falardeau n’a jamais baissé les bras et a refusé de se plier au diktat de la conception jovialiste et déréalisante de la culture aseptisée, qui doit se couper de ses racines et de son histoire pour espérer exister.
Un de ses meilleurs coups est d’avoir su utiliser l’humour pour faire passer son message. Le génie de Falardeau est d’avoir créé avec Elvis Gratton un personnage dont le caractère principal est d’être colonisé au dernier degré. Regroupant tous les travers que cela implique, celui-ci est tellement caricatural et grotesque qu’il en est hilarant. Sous les aspects inoffensifs d’une comédie futile, Falardeau dénonce néanmoins les pires effets de notre condition de peuple infériorisé par la majorité anglaise dominante dans ce pays que nous n’avons pas choisi. Bob Gratton possède tous les traits du vaincu : sentiment d’infériorité, dévalorisation de soi et de son peuple, volonté de s’identifier au plus fort… Mais ce personnage paraît tellement loufoque qu’il parvient à s’immiscer dans l’imaginaire québécois sans trop choquer. On prend ce film pour une simple comédie, non pour un pamphlet. On ne réalise pas bien toute la portée sociale qu’il recèle, on ne capte pas toute la satire qu’il y a derrière, puisqu’on ne se voit pas de cette façon : « Elvis Gratton, c’est exagéré, c’est une caricature! » Pourtant, derrière toute caricature, il y a un fond de vérité. Et Jean-René Dufort de dire dans le documentaire sur Falardeau : « Il faut dire quelque chose, c’est que, en chacun de nous, qu’on le veuille ou non, il sommeille un Elvis Gratton qui cherche à percer. Et ça, il faut l’assumer. »
Ce documentaire, du reste, je dois dire qu’il est génial. Les cinéastes Carmen Garcia et Germàn Gutiérrez, qui l’ont produit et réalisé, ont un historique imposant dans le domaine du documentaire engagé socialement. Il est donc évident que ce n’est pas en toute innocence et accidentellement qu’ils font suivre le commentaire de Jean-René Dufort par un gros plan de Céline Dion et de René Angélil assis dans un avion en destination, sans doute, de Las Vegas. La Star répond naïvement à des questions au sujet du film Elvis Gratton, questions provenant d’une voix off qui ressemble étrangement à celle de sa grande amie Julie Snyder :

‒ Elvis Gratton, c’est un film qui me fait ben rire. C’est un de mes films préférés. Dans le côté comique, film québécois à pouffer de rire là, oui, c’est mon film préféré.
‒ Qu’est-ce qui te faisait rire dans le film? Y avait-tu une scène que t’aimais en particulier?
‒ C’est tellement con. C’est tellement quétaine. C’est tellement quétaine que tu te dis : ça se peut même pas là qu’y a du monde de même pour vrai… que ça me fait rire. J’pense j’connais du monde de même, t’sais, j’me dis, ça s’peut pas.


Puis, les cinéastes enchaînent avec un gros plan d’Elvis Gratton et de sa femme, assis dans un avion eux aussi, alors que le protagoniste livre sa fameuse tirade à caractère identitaire : « Moé, j’t’un Canadien québécois. Un Français canadien-français. Un Amaricain du Nord français. Un francophone québécois canadien. Un Québécois d’expression canadienne-française française. » Le lien entre Céline Dion et Elvis Gratton s’impose donc au téléspectateur du documentaire, qui n’a d’autre choix que de s’interroger sur ce désir d’embrasser la culture et la langue dominantes en Amérique, jusqu’à s’identifier finalement soi-même à cette culture noble et prestigieuse (« Eux-autres, ils l’ont tu l’affaire les Amaricains! Think big sti! ») On peut facilement s’imaginer Céline tenant un discours identitaire du même ordre que celui de Gratton : « J’suis une Québécoise-canadienne-américaine-française-anglaise. Une francophone du Nord de l’Amérique canadienne-française et une Américaine du sud anglophone. Une États-Unienne québécoise francophone canadienne anglaise… » Ce qui est fascinant, c’est qu’elle-même ne fasse pas ce lien et ne perçoive pas la satire contenue dans ce film et que ni sa grande amie Julie Snyder ni Pierre-Karl Péladeau (PKP) ne se soient opposés à la diffusion de ce documentaire, qui tourne en dérision l’icône québécoise.
Par ailleurs, il est étonnant que PKP ne se soit pas senti visé pas le dernier film satirique de Falardeau, Elvis Gratton XXX : La vengeance d’Elvis Wong. Bien sûr, ce qui y est dénoncé essentiellement, c’est la convergence qu’il y a entre le Parti libéral du Québec, La Presse et Power Corporation dans leur entreprise de valorisation du fédéralisme canadien. Pourtant, la critique pourrait sans doute être transposée à la convergence qui existe au sein de l’empire Québécor, notamment entre Le Journal de Montréal et les réseaux de télévision TVA et LCN. Bien sûr, on ne peut pas taxer PKP de faire la promotion du fédéralisme; d’ailleurs, on dit qu’il serait souverainiste. Mais le traitement de l’information ayant cours autant dans les réseaux de télévision que dans les journaux de Québécor est teinté d’une idéologie de droite très discutable en regard de l’effet que celle-ci peut produire sur un peuple qui en est encore à tenter de développer le sentiment de fierté nécessaire, en ce qui a trait à sa culture et à sa langue, pour qu’un jour il ait envie de sortir de la dépendance à un tiers, qui se fout royalement de cette même culture et de cette langue.
Je ne parlerai pas de tous les aspects économiques que cette question peut soulever, car pour chaque argument de gauche en faveur d’une démocratie sociale, un argument de droite pourra sans doute y être opposé, et là n’est pas le sujet de ce texte. Je m’en tiendrai à la question touchant la hausse prévue des droits de scolarité. Et si je me suis servi de Falardeau et de Gratton pour parler de convergence, c’est parce que, depuis le début de la grève étudiante, elle se révèle de façon flagrante dans le traitement que les médias de PKP font de ce moyen de pression et de toute la question entourant la hausse des frais de scolarité. On ne peut certainement pas compter sur le jaunisme d’un Richard Martineau pour poser un regard objectif sur le conflit et favoriser un débat sain sur la question. Il faut être provocateur (c’est ce qui fait vendre), quitte à se contredire soi-même et à formuler des arguments qui n’ont aucune valeur intellectuelle (exemple : les étudiants ont les moyens de boire de la sangria sur une terrasse à Outremont). Quant à Jean-Luc Mongrain, il se dit ouvertement en faveur d’une « certaine hausse », ce qui donne le ton aux entrevues qu’il mène et aux petits commentaires sarcastiques qu’il se permet au sujet de la grève.
Lors des manifestations étudiantes, les reporter déployés sur le terrain s’empressent d’interroger les automobilistes incommodés pour recueillir leur témoignage de frustration. De plus, autant dans Le Journal de Montréal qu’à TVA nouvelles, lorsqu’on traite de la question, on s’emploie à marteler que le gouvernement est résigné à ne pas bouger, que le Québec est la province où les frais de scolarité sont les plus bas au Canada, enfin on présente tous les arguments du gouvernement, alors que ceux des opposants à la hausse sont souvent à peine abordés. C’est à croire que les employés de PKP suivent la ligne de partie et doivent tous converger vers la droite. Est-ce un critère d’embauche pour eux que d’embrasser une idéologie néolibérale ou doivent-ils tout simplement suivre des directives internes sous la menace de se voir congédier.
Il existe tout de même quelques petites exceptions, par exemple un article paru dernièrement dans Le Journal de Montréal dénonçant le fait qu’il y a presque deux fois plus de refus opposés aux demandes de financement étudiant qu’il y a quelques années, mais, au sujet de la grève étudiante, la tendance générale dans les médias de Québécor est davantage de se ranger derrière le gouvernement. Peut-être que les sondages dans la population ne sont pas étrangers à cela, et il semble que le discours soit un peu plus nuancé depuis la manifestation historique du 22 mars dernier et les derniers sondages démontrant que l’appui aux étudiants augmente, mais il demeure qu’on ne facilite aucunement la tâche des grévistes qui tentent de faire valoir leurs arguments dans les médias de PKP. Pourtant, s’il est véritablement souverainiste, comme on le prétend, et qu’il aime son peuple, il me semble que Pierre-Karl Péladeau devrait avoir à cœur l’éducation de la jeunesse québécoise, qui est l’élite de demain. La meilleure façon d’amener un peuple à s’aimer assez et à valoriser suffisamment sa culture et sa langue pour qu’il ait envie de prendre son destin en mains pour de bon est de l’éduquer. Il doit connaître son histoire et sa culture, il doit maîtriser suffisamment sa langue pour qu’elle lui apparaisse comme le plus beau des trésors, il doit devenir pleinement conscient des enjeux sociaux et politiques qui s’imposent à lui.
Donc, outre l’argument économique affirmant que de subventionner les études universitaires constitue un investissement rentable dans la jeunesse (puisqu’il garantit l’accessibilité aux études pour tous et permet de former un nombre accru de diplômés, qui auront des revenus supérieurs à ceux qu’ils auraient eus sans diplômes universitaires et rapporteront en impôts et en taxes beaucoup plus que ce qu’ils auront coûté à la société), il ne faut pas occulter le fait que cet investissement contribuera à créer une richesse culturelle représentant une valeur bien plus précieuse que n’importe quelle rentabilité économique, surtout pour un peuple francophone cerné d’une mer d’anglophones.
Nous devons miser sur notre différence culturelle, c’est la seule façon de résister à l’assimilation. À moins que nous préférions tous devenir des Elvis Gratton et nous accaparer la langue et la culture anglo-saxonne pour espérer réussir. Nous pourrions aussi devenir un état américain et tranquillement laisser notre culture et notre langue françaises devenir folkloriques. Nous n’aurions plus d’efforts à faire pour apprendre à saisir notre singularité en tant que nation distincte et minoritaire sur ce grand continent, nous pourrions nous aussi commencer à voir la culture comme un simple bien de consommation, nous pourrions enfin nous divertir en regardant Elvis Gratton au premier degré et apprécier le côté « comique » de ce film folklorique.


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