La conjuration de Molson et de Richardson...

Sus aux étrangers!

Avant le vote du 10 mars 1865 sur la Confédération, des Canadiens ont rappelé au souvenir de leurs compatriotes l'infâme complot de 1822

Chronique de Me Christian Néron

En janvier 1822, quelques marchands de Montréal ourdissent dans le plus grand secret un plan audacieux pour remettre de l’ordre dans la constitution du Bas-Canada : « Les Canadiens – dénoncés comme des habitants d’origine étrangère – possèdent trop de pouvoir ! » déplorent-ils. Pour remédier à cette injustice, John Molson, John Richardson et plusieurs autres ont pris des arrangements précis avec des membres influents du Parlement de Westminster pour réunir le Bas au Haut-Canada. Tout ce processus législatif doit se dérouler rapidement, dans le plus grand secret, prendre les Canadiens de court, les mettre face au fait accompli. La mère-patrie n'a- t-elle pas l'obligation de privilégier les intérêts des « descendants des libérateurs ! ».
À cette époque, les Britanniques sont de plus en plus nombreux au Canada et rivalisent d’imagination sur la façon de s’approprier les pleins pouvoirs dans leur pays d’adoption. Ils sont 120,000 dans le Haut-Canada, et 75,000 dans le Bas. Quant aux « habitants d’origine étrangère », ils sont 300,000, soit 60 % de la population totale. Avec l’attribution d’un nombre égal de députés au Haut-Canada, et la création de nouveaux comtés anglophones dans le Bas, les Britanniques croient qu’ils pourront élire jusqu’à 80 députés, et les Canadiens 40 ! Alors qu’ils forment au moins 60 % de la population, les Canadiens devront se contenter d’un maigre 33 % de la représentation dans ce « Canada-Uni ». De plus, la langue française, qui est la langue officielle du Canada depuis septembre 1663, sera proscrite par la nouvelle législation.
À Westminster, le projet de loi est déposé en première lecture le 20 juin 1822. Toutefois, quelques membres influents de l’opposition, mis aux faits que les Canadiens n’en savent rien et qu’ils s’opposeraient vivement à une telle mesure s’ils en étaient informés, avisent les membres du gouvernement qu’ils feront tout en leur pouvoir pour en empêcher l’adoption durant la présente session. L’étude du projet est donc reportée à la session suivante.
La nouvelle de ce coup de force parvient aux oreilles des Canadiens en septembre. Immédiatement, c’est la mobilisation ! Une pétition adressée à l’intention de Sa Majesté est signée par 60,000 Canadiens. Deux députés, John Neilson et Louis-Joseph Papineau, sont mandatés pour aller la présenter au roi et aux deux Chambres du Parlement de Westminster.
Au Canada, la déception est vive chez les conjurés et leurs sympathisants. Les commentaires injurieux qui fusent dans la presse sont dignes d’un festival de l’humour : « Les Canadiens devraient renoncer à leurs vieux préjugés ; jaloux, ignorants, fanatisés par leurs prêtres, ils manquent de confiance dans l’honneur et la droiture des Britanniques ; tels des enfants gâtés, ils manquent de respect et de reconnaissance à l’endroit de leurs libérateurs ; ils devraient aussi reconnaître qu’il est parfois du devoir du législateur de chercher le bonheur du peuple malgré lui ». Bref, c’est le début d’un genre littéraire voué à un bel avenir : l'heureuse délivrance du Canada de l'infâme tyrannie française.
L'étude du projet de loi est officiellement suspendue, prorogée pour une période indéterminée, mais gardée en réserve ! En 1824, tout le dossier fera l’objet d’une édition privée, tenue secrète : 1840 n’est pas bien loin ! Les Britanniques du Canada ne renonceront à leur projet que lorsque les « habitants d’origine étrangère » auront été écartés du pouvoir. Comme le disait Thrasymaque dans la République de Platon : « La justice n'est-elle autre chose que l'intérêt du plus fort ! »
Les Canadiens de 1867 avaient donc raison de se méfier du projet qu'on leur proposait : la Confédération n'était pas une idée nouvelle fraîchement tombée du ciel.
Christian Néron
Membre du Barreau du Québec,
Constitutionnaliste,
Historien du droit et des institutions.

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Membre du Barreau du Québec, Constitutionnaliste et Historien du droit et des institutions.





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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    17 juin 2015

    Encore une belle page d'histoire.
    Papineau-Neilson en 1823 (ci-après) et Denis-Benjamin Viger en 1832 se sont battus en vain contre l'Union du Bas et du Haut-Canada.
    Ol était alors inéluctable que les Canadians devenus plus nombreux obtiennent 1867.
    Louis-Joseph Papineau
    La crise de l’union de 1822 allait ajouter à son prestige et à son autorité. Le parti des marchands, désormais en minorité à la chambre, avait soumis au parlement de Londres un projet de loi visant à assurer une union politique de la vallée du Saint-Laurent, condition essentielle à la mise sur pied d’un programme de développement économique, et l’assimilation des Canadiens français. Une violente opposition se manifesta au Bas-Canada ; Papineau et John Neilson* se rendirent à Londres en 1823 afin d’empêcher l’adoption d’une telle mesure. Même si les groupes opposés au projet d’union obéissaient à des motifs divers, Papineau et Neilson n’en apparurent pas moins comme les représentants d’une extraordinaire majorité de la population. Leur mission affecta assez peu le cours des événements en Angleterre, où le gouvernement, devant l’énergique opposition de certains membres de la chambre des Communes, jugea à propos de ne pas représenter ce projet, mais ils eurent cependant la crédit de cette décision. Papineau du reste saura exploiter à des fins politiques le mouvement de peur créé par ce complot attribué aux milieux d’affaires.
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    John Neilson (propriétaire de la Gazette de Québec) est élu député de Québec en 1818 sous la bannière du parti canadien. Il constitue en quelque sorte une caution morale essentielle à ce parti trop identifié au seul groupe canadien-français. Il complète Papineau en lui dispensant force conseils de patience et de persévérance – qualités que Papineau lui-même admet ne pas avoir. Aussi n’est-il pas étonnant que tous deux soient délégués à Londres, au début de 1823, pour présenter les pétitions du Bas-Canada contre le projet d’union soumis aux Communes en 1822. Ils rencontrent le sous-secrétaire d’État aux Colonies, Robert John Wilmot-Horton, sir James McIntosh et lord Bathurst, parmi d’autres.
    Sources : Dictionnaire biographique du Canada.
    Note : pour payer leur voyage à Londres, ils ont offert en vente une lithographie de Papineau.

  • Normand Paiement Répondre

    16 juin 2015

    Me Néron,
    Vous éclairez notre passé d'une lumière qui mérite de rejaillir sur notre présent!
    Puissiez-vous être lu et entendu par le plus grand nombre à l'approche des célébrations du 150e anniversaire de la Confédération!
    Seule la vérité pourra rendre notre peuple enfin libre!
    Bon courage et bonne continuation!
    Cordialement,
    Normand Paiement