Une tâche titanesque pour les souverainistes (1) (2)

Zélotes de la subordination




Nombreux sont ceux qui cherchent la source de la crise qui secoue le Bloc québécois et le Parti québécois. Certains parlent de l'effet Layton, qui a entraîné la déroute du Bloc lors de l'élection du printemps dernier, et du manque de leadership de Pauline Marois ainsi que de l'indiscipline des militants et députés péquistes, lesquels expliqueraient les déconvenues du Parti québécois. Mais ces raisons ne sauraient expliquer à elles seules le malaise existentiel qui s'est emparé des troupes souverainistes. Je me risque donc à mon tour à inventorier, sans aucune prétention, les principales causes des déboires du Bloc et du PQ.
1. Mondialisation
Le phénomène de la mondialisation se caractérise notamment par la création de grands ensembles économiques et politiques, comme l'Union européenne; par une interdépendance accrue entre les divers gouvernements, quels qu'ils soient; et par le développement de mouvements ou tendances qui favorisent une collaboration et une union plus soutenues entre les sociétés de ce monde. Mais la mondialisation n'est pas faite que de forces centripètes. Au contraire, elle est aussi faite de forces centrifuges, lesquelles entraînent le démantèlement d'États existants, des manifestations de nationalisme, d'autonomisme et de régionalisme ici et là sur la planète, et une plus grande décentralisation de certains des systèmes politiques en place actuellement.
On aurait donc tort de soutenir que la mondialisation rend la souveraineté du Québec impertinente de nouveaux États émergeant encore de nos jours ou tentant de le faire , mais elle la rend probablement moins attrayante aux yeux de beaucoup de Québécois. Le pays auquel ces derniers s'identifient ne connaît maintenant plus de frontières et prend de plus en plus des dimensions universelles. Ces Québécois s'abreuvent désormais aux grands courants mondiaux et trouvent le débat national au Québec bien ennuyant et surtout, bien répétitif. Entre autres, plusieurs jeunes semblent s'intéresser davantage à l'environnement (changements climatiques, nouvelles énergies renouvelables, etc.) et à l'éducation (frais de scolarité, limites à l'endettement, etc.) qu'à la souveraineté du Québec en tant que telle.
2. Transformation démographique
La plus récente génération d'électeurs québécois n'a jamais vécu le rapatriement de 1981-1982, l'échec de l'Accord du lac Meech, l'échec de l'Entente de Charlottetown, ni, à plus forte raison, la crise d'octobre et le référendum de 1980. Il en est de même pour tous ces immigrants installés au Québec depuis quelques années seulement. Ce sont des Québécois à part entière certes, mais, pour la plupart d'entre eux, les référents politiques diffèrent de ceux de ces autres Québécois qui, eux, ont connu ces événements. Le débat sur les accommodements raisonnables est probablement plus familier à ces jeunes ou nouveaux Québécois que les grandes luttes collectives des années 1960 à 1980.
Le visage du Québec change. C'est un truisme de dire que la société québécoise devient de plus en plus pluraliste et ouverte sur le monde. Cela, pas plus que la mondialisation, ne rend pas pour autant la souveraineté totalement inopportune, mais cela a néanmoins, à mon avis, affaibli quelque peu le sentiment souverainiste au Québec.
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Une tâche titanesque pour les souverainistes (2)


La première partie de la réflexion sur les principales causes des déboires du Bloc québécois et du Parti québécois explorait les phénomènes de la mondialisation et la transformation démographique du Québec. Aujourd'hui, le Plan B et l'attachement au Canada.
3. Plan B
Le plan B a donné lieu essentiellement au Renvoi relatif à la sécession du Québec, rendu par la Cour suprême en 1998, et à la Loi de clarification (Loi sur la clarté), adoptée par le Parlement fédéral en 2000.
Les souverainistes québécois ont toujours sous-estimé les effets de ce plan B sur leur projet, effets qui se font sentir jusqu'à aujourd'hui. Le plan B a, que les souverainistes le veuillent ou non, fortement balisé la démarche d'accession du Québec au rang d'État souverain. Il a également fait réfléchir bien des Québécois qui croyaient en une «souveraineté de velours» pour le Québec, c'est-à-dire en une souveraineté qui s'obtiendrait aisément, sans obstruction aucune ni du fédéral, ni des autres provinces et ni du peuple canadien en général, et qui serait rapidement reconnue au niveau international.
Je n'ai jamais été un partisan de ce plan B. Je dois néanmoins admettre que celui-ci a déjà atteint certains de ses objectifs, ne serait-ce que parce qu'il laisse entrevoir une sérieuse confrontation entre le Québec et le reste du Canada en cas de tentative de sécession, confrontation dont la seule menace est de nature à déplaire à nombre de Québécois et à réduire les ardeurs des souverainistes dont la conviction est ébranlable.
4. Attachement au Canada
Un autre facteur qui peut expliquer partiellement les difficultés rencontrées par le mouvement souverainiste, c'est qu'un grand nombre de Québécois sont attachés au Canada. Cette explication peut paraître simpliste. Elle n'en est pas moins réelle. De fait, elle explique beaucoup de choses.
Pour plusieurs Québécois, le Canada est plus qu'un système politique fondé sur la présence de deux ordres de gouvernement souverains dans l'exercice de leurs compétences constitutionnelles respectives. C'est également un pays, qu'ils aiment et dont ils sont fiers. Ils ont le sentiment d'avoir contribué aux succès de ce pays qui, aujourd'hui, est très prisé de par le monde. La relation qu'entretiennent ces Québécois avec le Canada n'est donc pas que fonctionnelle, technique ou instrumentale. Elle est aussi émotive, voire affective.
À deux reprises déjà, les Québécois ont majoritairement renoncé à emprunter la voie de la sécession. Ils ont préféré maintenir leur lien au Canada, en dépit des faiblesses de ce pays et du fait qu'ils y soient en proie à une minorisation constante. C'est que, voyez-vous, l'allégeance à un pays ne tient pas toujours qu'à des motivations identitaires. Au contraire, la sécurité économique, de même que la préservation de la cohésion sociale et de la qualité de la vie en font aussi partie.
Bien des Québécois partagent les valeurs canadiennes, même si certaines de celles-ci sont en mouvance en ce moment, voire sont carrément remises en question comme c'est le cas pour le multiculturalisme. Ces Québécois se reconnaissent amplement dans le Canada. Ils souhaitent demeurer Canadiens, mais ils veulent être Canadiens... à leur façon, c'est-à-dire en ne perdant rien de leur identité. Ils se considèrent à la fois Québécois et Canadiens et estiment, avec raison, qu'il n'y a rien d'incompatible entre ces deux allégeances. Cependant, ils souhaitent être reconnus pour ce qu'ils sont, soit une société distincte au nord de l'Amérique, une nation spécifique s'exprimant à l'intérieur d'une nation plus globale, la nation canadienne. Voilà pourquoi j'estime que la spécificité du Québec au sein du Canada constitue une grande valeur canadienne, qui devrait être promue et reconnue comme telle, plutôt qu'un obstacle à l'unité de ce pays.
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Les raisons évoquées ici sont loin d'être exhaustives. Bien d'autres pourraient être dénombrées, comme l'absence d'un leader souverainiste charismatique ou la bonne performance du Canada sur le plan économique malgré la crise économique et financière qui a frappé l'Occident.
Peu importe, il appert, à la lumière de ce qui précède, que le Bloc québécois et le Parti québécois devront, s'ils veulent regagner le coeur des Québécois, démontrer la pertinence, voire l'urgence de la souveraineté dans un contexte de mondialisation et de mutation rapide du Québec du point de vue démographique. Ils devront aussi s'affairer à démontrer que la souveraineté se fera harmonieusement sur le plan social et qu'elle n'entraînera pas de trop grandes perturbations économiques. De plus, ils devront contourner les exigences du plan B ou, à défaut, s'y adapter. Enfin, ils devront convaincre une majorité de Québécois que les inconvénients que comporte pour le Québec le régime fédératif canadien l'emportent sur les avantages qui en découlent, et que cela justifie en soi que le Québec rompe avec ce pays, le Canada, qui, sans être parfait, offre quand même à ses citoyens une qualité de vie sans pareil.
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L'auteur est professeur titulaire à la Faculté de droit de l'Université d'Ottawa.


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