Débâcle assurée

17. Actualité archives 2007



Que cela plaise ou non, la situation en Irak, ce pays transformé en abattoir grâce aux bons soins des administrations Bush et Blair, marquera toute l'actualité internationale au cours de la prochaine année et même au-delà. À Washington, l'heure est sombre et les scénarios de victoire sont sur le point d'être remplacés par un bricolage sur la meilleure façon de réorganiser le dispositif militaire sur le terrain. Le résultat sera le même qu'au Vietnam: une débâcle assurée.
Il y a encore un mois, le président américain ne cessait de répéter sur toutes les tribunes que les États-Unis "gagnaient" en Irak. Et de citer deux domaines où une liste impressionnante de "victoires" ont été obtenues: la maîtrise de la violence et la constitution d'un gouvernement d'union nationale. Ce refrain, les Américains et le monde l'entendent depuis la "fin de la guerre" en mai 2003. À part le président et sa cour, personne n'y croit plus depuis deux ans, au moment où la guerre est devenue impopulaire aux États-Unis. N'empêche, le président a continué de le seriner, car, comme disent les maîtres de la propagande, à force de répéter des mensonges ils finissent par devenir des vérités.
Seulement, voilà, la réalité en Irak ne peut plus être cachée sous le flot de la rhétorique présidentielle et des bulletins lénifiants des bureaux de relations publiques. Le rapport du Groupe d'étude sur l'Irak, présidé par les représentants les plus respectables de l'establishment américain l'ancien secrétaire d'État et républicain James Baker et le démocrate Lee Hamilton , et un récent rapport du Pentagone viennent défaire l'écheveau de mensonges savamment tissé par le président.
De manière générale, "la situation en Irak est grave et va en se détériorant", peut-on lire dans le rapport du groupe d'étude. "Personne ne peut garantir à l'heure actuelle qu'une quelconque série de mesures enrayera les affrontements confessionnels, la violence croissante ou un glissement dans le chaos." À propos de la violence, le Pentagone nous informe cette semaine que la moyenne des attaques hebdomadaires contre les soldats de la "coalition" et les civils irakiens est passée de 784 à 959 entre août et novembre. Mais ces chiffres sont suspects, comme l'a découvert la commission Baker-Hamilton. En effet, les autorités militaires américaines trafiquent les statistiques en jouant sur la définition de ce qu'est un incident. Un jour de juillet dernier, par exemple, 93 attaques ont été officiellement reconnues. Or, peut-on lire dans le rapport, une révision méthodique des incidents ce jour-là a abouti à un total de1100 actes de violence.
Sur le plan politique, l'échec est aussi patent. Depuis l'invasion, tous les chefs installés par les Américains ont été présentés à l'opinion publique comme des Winston Churchill. Un parfait inconnu, Iyad Allawi, ancien tueur au service de Saddam Hussein, a même été reçu en triomphe au Congrès. Tous ont été incapables de livrer la marchandise et ont été relégués aux oubliettes. Le tout nouveau premier ministre Nouri al-Maliki est maintenant sur la corde raide. La Commission Baker-Hamilton estime que son gouvernement d'union nationale "n'a pris aucune mesure concernant les éléments-clés de la réconciliation" entre Irakiens. Le Pentagone pense exactement la même chose. Des bruits courent sur son éventuel remplacement, comme si la substitution d'un homme de paille par un autre était la solution.
Réorganiser le dispositif
La commission Baker-Hamilton a fait deux propositions importantes afin de sortir de cette crise: changer le rôle des militaires américains sur le terrain tout en réduisant leur nombre dès 2008 et inviter la Syrie et l'Iran à participer au processus de paix en Irak. D'autres personnalités, dont l'ancien conseiller à la sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, préconisent un retrait ordonné sur une période d'un an et la fermeture de toutes les bases américaines en Irak.
La Maison-Blanche rejette toutes ces suggestions. A-t-elle une autre stratégie? Officiellement pas encore. Le président a l'intention de la révéler au début de l'an prochain. Toutefois, des fuites dans les journaux nous indiquent que les conseillers du président et les chefs des forces armées se chicanent présentement sur la façon de placer les chaises sur le Titanic. En attendant d'y voir plus clair, l'administration Bush se contente de répéter ses imprécations d'usage. Lundi, le nouveau secrétaire à la défense, Robert Gates, a pris ses fonctions en avertissant qu'"un échec en Irak serait une calamité qui hanterait notre pays, nuirait à notre crédibilité et mettrait en danger les Américains pour les dizaines d'années à venir". Évidemment, ce constat, répété jusqu'à la nausée durant la guerre du Vietnam, n'est pas une analyse, mais un épouvantail. L'administration ne veut tout simplement pas envisager d'autres options, d'où son insistance à intimider les partisans d'un retrait ordonné en les plaçant devant l'alternative binaire de "sa victoire" ou de "leur échec".
Il y a quelques jours, alors qu'un journaliste lui faisait remarquer qu'il semblait encore nier la réalité en Irak, le président Bush a répliqué: "Cela va mal en Irak. Est-ce que cela aide?" En effet, le président a raison. Reconnaître la vérité n'aide pas beaucoup les Irakiens. Est-ce qu'avoir menti si longtemps était mieux?
L'auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix et professeur invité au GERSI et au CERIUM de l'Université de Montréal.
j.coulon@cerium.ca


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