La quête du Graal

Budget Québec 2011


Comme tous mes collègues, j'ai été touché par les nombreux témoignages d'estime et même d'affection pour Le Devoir reçus au cours de la dernière année.
Du point de vue d'un chroniqueur politique, le moment le plus saisissant des célébrations du centenaire est survenu lors du colloque au cours duquel Lucien Bouchard a raconté le voyage qu'il avait fait à New York en mars 1996 pour supplier les jeunes analystes de Standard and Poor's de ne pas abaisser la cote de crédit du Québec. «J'étais humilié», a-t-il expliqué. Simplement à l'imaginer dégoulinant de sueur, on l'était aussi.
Malgré tout ce que l'on peut reprocher à Jean Charest, il ne s'abaisserait sans doute pas à ce point, mais le voilà qui évoque à son tour la crédibilité financière du Québec pour justifier le maintien de l'échéancier budgétaire fixé en mars dernier, qui prévoit le retour à l'équilibre en 2013-2014.
Au printemps 1998, il avait pourtant plaidé lui-même en faveur d'un plus grand étalement des mesures d'austérité imposées par le gouvernement Bouchard afin d'atteindre le déficit zéro. À l'époque, il faisait valoir sensiblement les mêmes arguments que lui servent aujourd'hui les syndicats regroupés dans l'Alliance sociale.
Si M. Bouchard n'avait aucune raison d'éliminer son déficit plus rapidement que le gouvernement Chrétien, pourquoi M. Charest devrait-il aller plus vite que le gouvernement de Stephen Harper ou celui de l'Ontario?
***
Il est vrai que le Québec est proportionnellement plus endetté que ses voisins, mais un échéancier budgétaire plus serré est-il nécessairement garant d'une plus forte croissance économique, comme le soutient le premier ministre?
Il ne manque aucune occasion de vanter la bonne performance du Québec au cours de la dernière année. Il y a certainement lieu de s'en réjouir, mais il faudrait ajouter que les dépenses publiques ont été beaucoup plus élevées que prévu durant la même période. La fragile reprise résistera-t-elle à une diète plus sévère?
D'ailleurs, encore faudrait-il que le gouvernement soit en mesure de l'imposer. En 1998, M. Charest avait été renversé du tollé qu'avait soulevé son appel à la modération dans la frugalité. Clairement, il n'avait pas mesuré l'ascendant que M. Bouchard exerçait à l'époque. Pour l'ensemble de la société québécoise qui l'avait suivi dans sa quête, le déficit zéro avait pris des allures de Graal.
Il est cependant bien difficile d'imaginer M. Charest dans le rôle du preux chevalier. Son autorité morale est pour ainsi dire nulle. Le dernier sondage CROP faisait toujours état d'un taux d'insatisfaction de 70 %, et le pire est peut-être à venir: 65 % des répondants estiment que le Québec va dans la «mauvaise direction».
Même Lucien Bouchard a dû payer un prix politique très lourd pour le retour à l'équilibre budgétaire. Dans son esprit, il s'agissait d'une «condition gagnante» à la tenue d'un nouveau référendum.
Le résultat a plutôt été qu'aux élections de novembre 1998, le PQ a obtenu moins de voix que le PLQ, ce qui a exclu de facto la possibilité d'un référendum et entraîné à terme le départ de M. Bouchard.
***
Au point où il en est, M. Charest n'a plus grand-chose à perdre, direz-vous. Déjà, il avait dû sacrifier son projet de réingénierie de l'État. S'il doit renoncer à solliciter un quatrième mandat, il voudra peut-être laisser en héritage une vaste réforme budgétaire et tarifaire.
Depuis que les fortes têtes, comme Philippe Couillard, Thomas Mulcair ou encore Monique Jérôme-Forget, sont parties, M. Charest n'a eu aucune difficulté à imposer ses orientations à son cabinet.
Cela pourrait cependant changer s'il apparaît que son départ est devenu inévitable. Contrairement au PQ, où toute modification au programme nécessite un effort herculéen, les libéraux ont toujours laissé leurs chefs le réécrire à leur guise.
En 1998, ils ont suivi M. Charest sans protester sur la voie de la «révolution du bon sens» de Mike Harris. Quelqu'un qui se découvrirait soudainement des préoccupations sociales-démocrates n'aurait pas plus de difficulté à les faire partager aux militants.
D'ici le prochain budget, il sera également intéressant de voir le positionnement du PQ. Au congrès d'avril prochain, Pauline Marois devra se soumettre à un vote de confiance. Même si le SPQ Libre ne jouit plus d'un statut particulier au sein du parti, les syndicats comptent encore de nombreux amis chez les militants péquistes.
Jusqu'à présent, le PQ a dénoncé systématiquement toutes les mesures proposées par le gouvernement pour rééquilibrer le budget. D'entrée de jeu, il a dénoncé l'augmentation de la TVQ, la contribution santé, la hausse des tarifs d'électricité, etc. Mme Marois réclamait plutôt un grand ménage au sein de l'appareil gouvernemental, que l'Alliance sociale rejette également.
En réalité, la plus grande crainte du PQ est de se retrouver au pouvoir avec un déficit qui le priverait de toute marge de manoeuvre. C'est bien ce qu'il mériterait.
***
mdavid@ledevoir.com


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé

-->