Le déclin de la culture française

Chronique d'André Savard


La nouvelle a été sur toutes les lèvres depuis que le magazine Time en a fait l’annonce: [la culture française décline->Le-declin-de-l-emprise-francaise]. La littérature française n’a plus d’impact, quasiment nulle en littérature, guère plus, tout bien pesé, que son théâtre ou son cinéma. Et l’article énonce son verdict. La culture française décline car elle est désormais indigne d’intérêt.
[->10691]Le Time magazine a aussi fait ample écho au cours de l’année à la fameuse scène lors du Miss America Pageant. On a demandé à une concurrente, miss Upton, comment se faisait-il que les Américains, dans leur vaste majorité, étaient incapables de situer les Etats-Unis d’Amérique sur une carte.
“C’est sans doute parce qu’ils n’ont pas de carte”, a-t-elle répondu.
On pourrait ajouter au commentaire de la belle madame Upton: “S’ils jugent indignes d’intérêt de situer leur pays sur une mappemonde, ils ne doivent pas trouver d’énergie supplémentaire pour apprécier la culture française.”
Le Time note que la culture française ne trouve pas preneur et qu’elle n’est pas traduite. Le point de vue de l’auteur de l’article est simple. La culture française d’aujourd’hui est moins bonne et moins universelle que la culture anglaise. Elle cède donc sa place à la nouvelle grande culture de notre temps.
Au Québec où se recrute, selon la légende, tant de champions de la culture française, l’article du Time n’a pourtant pas reçu mauvais accueil. On a entendu des commentaires comme celui-ci: Y a-t-il un auteur aussi bon que Stephen King ou Connelly chez les Français? Et on s’est empressé de répondre à la question sans s’interroger sur la question elle-même.
Pourquoi Joseph Connelly et Stephen King sont-ils les points de référence? Ils produisent dans deux catégories, l’horreur et le policier. Ce sont deux catégories qui servent de moteur à la production culturelle. Aujourd’hui, littérature, cinéma et jeux vidéos font tous partie du même univers, celui de la production culturelle.
L’histoire doit entraîner suffisamment pour séduire et on s’oriente d’après les goûts du public. On évalue le concept, la courbe dramatique qui doit atteindre sa cible en un crescendo modulé au quart de tour. Si l’imagination est la bienvenue, c’est en autant qu’elle se soumette à ce principe: “Partir toujours du cliché pour mieux s’en éloigner”.
La production culturelle se déploie dans des horizons bien définis: le futurisme, la sorcellerie, l’enquête, et les films dits sentimentaux. On n’exploite pas un créneau avant de s’être assuré qu’il soit déjà doté de signification forte auprès de la masse.
Tout ceci se passe de préférence en anglais quoique la règle s’universalise dans toutes les langues. Aujourd’hui la culture est une pratique industrielle. L’article du Time parle du déclin de la culture française. Il aurait été plus juste de parler d’un déclin de la culture dans le vieux sens du terme.
L’article du Time évoque l’influence de jadis de grands bonzes français comme Jean-Paul Sartre. Il faudrait ajouter que si Jean-Paul Sartre était un inconnu contemporain qui soumet un roman comme La Nausée, on lui demanderait probablement de retravailler le manuscrit.
Jean-Paul Sartre se verrait expliquer que son roman est inefficace faute d’avoir élucidé dans quelle catégorie il entre, son public cible et faute d’un personnage auquel un lectorat spécifique puisse s’identifier. Jean-Paul Sartre répondrait: “Je viens d’écrire un drame existentiel”. On lui répondrait que cette catégorie n’existe pas. Où est l’enquête? Si le héros a la nausée, ne devrait-il pas faire de la cause de l’infection le moteur de l’action?
On ne peut pas faire un roman avec quelqu’un qui a mal au coeur, lui dirait-on. Pourquoi la clientèle s’identifierait au héros nauséeux, une contradiction en soi, demanderait-on à Jean-Paul Sartre aujourd’hui. Il faut un enjeu, un coupable, une victime.
Jean-Paul Sartre répondrait que l’enjeu c’est l’existence où la partie est jouée d’avance. Alors si c’est joué d’avance et qu’il n’y a pas un coupable à trouver, pourquoi le lecteur se taperait-il toutes les pages du livre, côté pair et impair, pourquoi alors que le multimédia lui fournit de bonnes histoires avec une enquête, des parcours architecturé qui permettent de prévoir le temps que ça prendra pour collectionner tous les indices?
Jean-Paul Sartre ne passerait pas. De même, aux États-Unis des auteurs comme Faulkner et Dos Passos auraient bien du mal à convaincre. Aucun de ces auteurs n’a conçu ses livres pour en faire un produit qui fonctionne auprès d’un public cible.
L’article du Time constate qu’il se publie des milliers de livres en France. S’ils sont piétinés en aussi grand nombre n’est-ce pas en raison d’une perception collective de plus en plus focalisée, habituée à ruminer à l’intérieur de certaines bornes? Bien des écrivains du XIXe siècle blâmaient leurs contemporains confits dans leur moralité rigide et leurs bondieuseries. Les désapprobations du public d’aujourd’hui ne se font plus au nom de Dieu. Elles sont prononcées au nom de l’efficacité universelle du produit.
Autant on parlait de la censure au XIXe siècle, autant le bavardage est incessant à présent. Mais cette parole se rapporte presque exclusivement à ce qui se singularise par le succès, c’est-à-dire la machine culturelle dans son horizon de production ordinaire. Si le cinéma français est mal en point malgré d’excellents titres, c’est parce qu’on assiste à la disparition du cinéma d’auteur.
À partir du moment où “on part du cliché pour mieux s’en éloigner”, cela implique que l’action se situe dans un cadre dont la puissance d’évocation est bien assise dans les cerveaux. Tout le monde connaît le CIA ou le FBI. Si on fait un scénario mettant en scène une personne faussement accusée et qui doit prouver son innocence, qu’il soit tourné à Montréal ou dans le Vermont, la post-production fera en sorte que le décor soit celui de Los Angeles ou de Chicago.
Tous les publics du monde sont habitués à cet univers-là et, comme consommateurs, ils ont le droit de réclamer le confort des terrains connus. La culture française a atteint son apogée quand il était admis que la culture trouvait sa véritable expression dans des individualités. Ce genre de culture existe encore dans la mesure où elle peut trouver le soutien des circuits universitaires ou académiques.
Un élément très important de l’appréciation de la culture a à voir avec l’obligation sociale de parler de ce qui est susceptible d’intéresser la masse ou d’intéresser des clientèles cibles. Les journalistes, les professeurs, tous sont payés pour avoir l’obligation de parler de ce qui se produit dans leurs catégories. On parle donc beaucoup au sujet des bons créneaux.
Sans une culture du silence il y a beaucoup de livres que nous sommes plus en mesure de goûter.
Il faut noter que le prototype de sensibilité a changé depuis trente ans et que cela touche aussi le cinéma. À force d’être hyper-stimulé, le public a perdu des façons plus subtiles de percevoir. On a fait une expérience par exemple en présentant de vieux films de Jean-Luc Godard à de jeunes publics de vingt à trente-deux ans. Tous habitués aux jeux vidéo, aux sonogrammes qui signalent les bons coups dans les joutes, aux trames sonores des films, plusieurs se dirent effarés par les silences utilisés par ce cinéaste.
C’est dans ce contexte de surstimulation que le Time annonce le déclin de la culture française. L’auteur de l’article a presque l’air de s’en féliciter comme si après la dinde on ne pouvait pas souhaiter mieux.
André Savard


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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    5 novembre 2008

    ANATOMIE DE LA DECADENCE
    L’octroi récent du prix Nobel de littérature à un écrivain français, Jean-Marie Le Clézio, paraît contredire avec éclat les propos tenus dans l’édition européenne de Time Magazine du journaliste Donald Morisson, critiques développées dans un essai bifrons, en duo avec Antoine Compagnon , qui constatent le déclin culturel français en le regrettant.
    Les choix du jury suédois ont été, certes, maintes fois mis en cause, parfois pour de mauvaises raisons, quand on y répondait avec fracas (histoire d’agiter un peu plus le bocal) selon la même logique politique. Ainsi du refus de ce prix par Sartre. Mais qu’on l’ait repoussé à cause de sa vacuité assourdissante, comme Julien Gracq le fit du prix Goncourt, cela ne s’est jamais vu. Mais ne jetons pas la pierre : il serait absurde pour un écrivain de snober une certaine forme de notoriété mondiale, une édition accrue de ses œuvres et la somme substantielle de 1, 02 millions d’euros. L’artiste, dût-on décevoir les romantiques, ne vit pas que d’étoiles.
    Un écrivain pour classes terminales
    La consécration de Le Clézio, du reste, aux yeux du jury nordique, s’appuie sur des arguments irréfutables, le romancier franco-mauricien traduisant dans son œuvre les grandes tendances de l’époque. D’ascendance bretonne, ses ancêtres ayant fait souche aux îles Maurice, fils d’un Britannique, il se présente comme nomade ouvert au monde et à l’ « ailleurs ». Son déracinement (il vit à Albuquerque, à la frontière entre le Mexique et les USA) signifie peut-être cette « rupture » qu’invoque le jury du Prix Nobel, dont on se demande par ailleurs de quelle tradition littéraire elle le serait. Quoi qu’il en soit, il faudrait évoquer plutôt, pour un écrivain comme Le Clézio, la littérature francophone que la littérature française.
    Il est vrai que nous sommes là dans cette zone où les frontières se brouillent et les identités deviennent protéiques. Un Emile Cioran, par exemple, l’un des plus grands prosateurs de la langue française du XXe siècle, ne considérait-il pas que la véritable patrie était la langue dont on usait ? Et Saint John Perse, Marguerite Yourcenar, dont personne ne niera la valeur et ce que ces deux grands écrivains ont apporté à la pensée française, n’ont-ils pas choisi de vivre une partie de leur vie aux Etats-Unis d’Amérique, délaissant les torpeurs des serres parisiennes, l’exiguïté d’un Europe cloisonnée, pour le grand souffle d’une terre continentale ?
    Bien évidemment, sauf pour les journalistes et les critiques industriels, le véritable prix est celui qu’accorde la postérité. Tous les comités Théodule n’y peuvent rien, avec leurs sordides tractations, les campagnes d’intimidation, les pages venimeuses du Monde des livres. On accordera à Le Clézio la décence finalement assez salubre de préférer le désert à ce panier de crabes, même s’il est lui-même membre du jury du prix Renaudot. Il lui sera cependant difficile, malgré ses quarante ou cinquante livres, de rivaliser avec Balzac, et il serait périlleux de prétendre que son style dût rester graver à jamais dans l’âme et la langue de la nation, comme le sont ceux de Rabelais, de Montaigne, de Corneille, de Pascal, de Stendhal, d’Hugo, de Céline et de tant d’autres…, idéal que tout vrai écrivain a pour obligation d’ambitionner, comme une sainte et ardue vocation.
    Or, Le Clézio peut se consoler en détrônant le Camus des classes terminales de lycée, après avoir été la coqueluche, avec Prévert, des professeurs de collège. N’a-t-il pas excellé dans le truisme plat, usant de cette langue de bois des rédactions de journaux, en déclarant qu’il faut lire les romans car « s’il y a un message à passer, c’est qu’il faut se poser des questions » ? Avec Le Clézio, on va « bouger les choses » ! Il pousse même la générosité jusqu’à proposer le prochain sujet de dissertation de l’épreuve anticipée de français du baccalauréat : Lire, « c’est un très bon moyen d’interroger le monde actuel sans avoir des réponses qui soient très schématiques. » Comme on le voit, nous atteignons ici un sommet de la pensée ...
    Le diktat du fait
    Néanmoins, rendons grâce au jury du prix Nobel d’avoir évité au Ministère de la Culture et à celui des Affaires étrangères une désespérance qui menaçait de les ronger depuis la parution des critiques sévères de Donald Morrison. Les sommes dépensées pour promouvoir la culture française hors des frontières, et celles prodiguées pour la protéger à l’intérieur, sont trop importantes pour se voir reprocher de dilapider vainement les deniers publics.
    C’est là d’ailleurs un coin avec lequel Morrison s’avise de fendre l’orgueil français. On trouve souvent, chez les « francophiles » d’outre-atlantique, cette douce manie de s’en prendre à ce que l’on prétend, parfois sincèrement, adorer. Certaines pages d’Henri Miller ne sont pas avares de cet amour-dépit, qui verse en paroles amères. Cela ne va pas sans perfidie.
    Cependant le monde étant depuis fort longtemps ce qu’il est, à en croire l’Ecclésiaste, on ne saurait définir la décadence que comme une manière de voir qui, elle, est sujette à changements. Or, ce qui définit le mieux le concept – trop relatif – de décadence, est la survalorisation du réel, lequel se doit de sanctionner toute expression artistique. Cela doit être comme cela car la réalité l’impose. Le diktat du fait l’emporte sur la nécessité de dire.
    Il est bien évident que la réalité de notre monde, et nous ne le limitons pas à l’hexagone, est le marché. Le succès auprès du public le plus large, l’importance des contrats, celle des ventes, deviennent le parangon à partir duquel s’évalue l’œuvre d’art. Toute l’argumentation de Donald Morrison s’articule sur ce seul critère (« La France est aujourd’hui une puissance vacillante sur le marché mondial de la culture » ), au point que la cataracte de chiffres qu’il nous livre tend à produire chez le lecteur rétif à la rhétorique commerciale une irrésistible envie de vomir .
    Non qu’il ne parvienne parfois à toucher la cible, malgré tout, non sans répéter des vérités maintes fois proférées. Sa critique du Nouveau roman et du structuralisme déconstructiviste (popularisé aux USA sous le terme de french Theory), ainsi que de la dimension expérimentale de la littérature dans les cercles initiés parisiens, leur nombrilisme, leur vacuité, n’est pas nouvelle (comme en atteste Julien Gracq, par exemple dans sa critique d’Alain Robbe-Grillet). La décadence, d’ailleurs, selon Spengler, propre à ce qu’il appelle la Civilisation, se caractérise par une hypertrophie de la technicité, de la science au détriment des contenus et des valeurs, ainsi que par le règne délétère de l’argent.
    Bien évidemment, quand l’avis du grand public, transmué par ailleurs en clientèle, devient le critère premier d’évaluation des œuvres, il n’est guère étonnant, le peuple étant ce qu’il est, que les paramètres les plus abordables, l’action, l’intrigue par exemple, soient privilégiés, ce qui place la production américaine, romanesque ou cinématographique, dans une situation enviable, surtout si l’on y ajoute la puissance financière et le matraquage publicitaire (ce dernier n’étant pas abordé par Morrison).
    Ce que reproche le journaliste américain à beaucoup d’œuvres françaises, c’est leur nature ésotérique, hermétique, « distante du monde réel ». Bien qu’il ait en partie raison, on sait combien ces notions sont relatives et à double entente, et sont susceptibles d’un emploi démagogique. Car une œuvre difficile, comme la Chartreuse de Parme ou tel roman de Proust, ne court-elle pas le risque de paraître, aux yeux du béotien, « hermétique » et « ésotérique » ?
    Décadence française
    Il est facile, pour un pays comme la France, d’opposer, dans tous les domaines, les gloires passées aux déficiences du présent. C’est en gros la technique d’exposition de Morrison, qui balance, pour chaque secteur culturel, d’une liste célébrissime à une portée de chiens crevés. Et à chaque fois, le diagnostic est le même : la France, par un repli préjudiciable sur une vaine gloriole désormais surannée, s’interdit de renouer avec le succès qui, pourtant, serait envisageable grâce à un alignement sur les réalités du monde, et, singulièrement, sur les valeurs de la société anglo-saxonne (qui dominent et écrasent toute concurrence).
    L’argument suprême pour discréditer toute production culturelle française est de la mettre face aux chiffres. « Combien de divisions ? » répliquait Staline à ceux qui invoquaient le vatican. « Combien de dollars (ou d’euros) ? » s’interroge le journaliste américain. Morrison se demande aussi ce qu’il en est des « sondages, [des] classements par la notoriété, [du] nombre d’entrées, [des] chiffres de vente, etc. » Le goût du grand public conditionne donc la valeur des œuvres. La mesure marchande est celle qui décide de l’audience internationale. Et bien sûr, nous sommes très mal placés.
    Tous les secteurs sont passés au tamis de l’économie concurrentielle : le cinéma, la haute couture, l’art contemporain (dont on sait combien il est lié, au monde de la spéculation et à un arraisonnement nihiliste des cercles dominants anglo-saxons . Il serait d’ailleurs amusant et hautement significatif de compter le nombre de récurrences du nom et de l’adjectif anglais dans l’essai). Et ad libidum.
    La France, en matière culturelle, n’est donc pas très rentable. Voilà le signe indubitable de la décadence !
    Soulignons au passage que les exemples qu’il donne de créateurs français portent parfois à sourire. Ainsi invoque-t-il, parmi certains auteurs talentueux, Johnny Hallyday, Line Renaud, Daft Punk, Mazarine Pingeot, Carla Bruni, Marc Lévy, Bernard-Henri Lévy etc. Il se réfère aussi aux déclarations d’Olivier-Poivre d’Arvor, de Nicolas Sarkosy. Bref, il s’en tient, en bon journaliste, à l’écume des choses.
    Or, pour tout bilan, il faut savoir ce que l’on évalue, et selon quels critères. Bien entendu, Morrison repose ces derniers sur la conception relativiste qui s’est imposée aux Etats-Unis, et qui tend à être la règle commune, selon laquelle il n’existe ni haut, ni bas, ni bon, ni mauvais, ni de préférable, ni de méprisable. Tout se vaudrait.
    Certes, il est malséant de se livrer à des attaques ad hominem. Mais que dire de cette énormité : « Hélas, la France a produit beaucoup trop de Soulier de satin et pas assez de Fugueuses » ? (Pour les lecteurs qui l’ignorent, la pièce Fugueuses est interprétée par Line Renaud et Muriel Robin et fut retransmise du Théâtre des variétés à la télévision, qui a rassemblé, en 2007, 8 millions de téléspectateurs. Evidemment, la pièce « longue et difficile » de Claudel ne fait pas le poids !
    Une décadence peut en cacher une autre
    Faute donc d’avoir une vision claire et approfondie du concept de décadence (et de son double, le nihilisme, c’est-à-dire l’anéantissement des valeurs), Morrison, qui semble le réduire à une simple question de puissance, surtout économique, passe à côté du véritable problème, et de son éventuelle solution. L’ironie veut, en outre, qu’il cite des phénomène sociaux et commerciaux, comme le nombre d’entrée dans les musées, les salles de cinéma, celui des disques vendus etc., quand ils représentent justement ce qu’est, dans sa réalité la plus crue, la décadence elle-même, c’est-à-dire la quantification du savoir et du goût, la transformation d’une activité exigeante de l’esprit humain en divertissement populaire, le travestissement de la cultura animi, la culture de l’âme cicéronienne, en paramètres socio-culturels susceptibles d’identifier les habitus et la nature de l’otium contemporain. Que valent les chiffres en regard d’un chef d’œuvre ? Comme dit Hannah Arendt : « La culture se trouve menacée quand tous les objets et choses du monde, produits par le présent ou par le passé, sont traités comme de pures fonctions du processus vital de la société, comme s’ils étaient là pour satisfaire quelque besoin. »
    Mais que propose Morrison pour sortir de la décadence ?
    Il voudrait que les artistes français reviennent au « réel ». Mais lequel ? Ne sait-il pas qu’il y a plusieurs réels, et que la société marchande, le monde du Dernier homme n’est pas le seul concevable ?
    Il désirerait aussi qu’on retrouve la simplicité, les grands sentiments vrais et simples. Il donne pour exemple La Môme, qui a connu un succès relatif à l’étranger, de même que Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, Les Choristes, Un long dimanche de fiançailles, Indigène, qui, comme chacun le sait, sont des chefs-d’œuvre. Bref, il faut faire pleurer Margot et édifier les gueux.
    Il insiste pour qu’on parle anglais, que l’on produise en anglais, comme Luc Besson ou tel groupe de techno. Evidemment, ce serait plus aisé d’investir le marché globish, surtout ceux des USA et des Grande Bretagne qui, comme on ne l’ignore pas, poussent la tolérance jusqu’à refuser les films étrangers, même sous-titrés. Il souligne que les œuvres françaises, telles que Les Misérables, connaissent le succès outre-atlantique dans une adaptation en comédie musicale. Voilà une riche idée !
    Il condamne le protectionnisme français en matière culturelle. En Amérique, c’est impensable… Tout le monde sait que les Américains ne sont pas chauvins.
    Il souhaite que les créateurs français se réconcilient avec l’argent, le commerce et le marché. Pour certains, c’est déjà fait…
    Avec l’économiste libéral Jacques Marseille, il conspue la protection sociale française, qui alourdit les charges de la création. Les comédiens n’ont plus qu’à faire la plonge quand ils ne jouent pas.
    Il voudrait que l’enseignement culturel soit présent en grande quantité dans les lycées et les universités. Les futurs Flaubert et Paul Valéry naîtront probablement de cette soupe de culture, sait-on jamais ?
    Il exige, avec Fumaroli, moins d’Etat culturel. Soit. Mais le marché vaut-il mieux ? Est-ce d’ailleurs la question centrale ? Il a raison cependant en partie, de même quand il s’en prend aux clientélismes et à la distribution de faveurs, qui entretiennent le parasitisme et la médiocrité. Mais ces dernières ont d’autres raisons d’exister ! La sanction de l’argent et du succès médiatique est-elle plus pertinente ?
    Il désire donc, et c’est logique, libéralisme oblige, que les artistes s’ouvrent au monde de l’entreprise, et travaillent avec des partenaires privés.
    Enfin, last but not least, il prône la société multi-ethnique, où toutes les cultures du monde se mêleraient, à l’image de l’Amérique. Car, dit-il en évoquant la mode, « [elle] préfigure le destin de la culture en général, c’est-à-dire sa transformation en un grand marché international où la nationalité perd son sens au profit du seul critère de créativité » . A la place de « créativité », il faudrait plutôt parler de rentabilité ! Car, que fait le marché, s’il existe seul, sinon d’araser toute possibilité de créativité ? En lui-même, il est tout aussi dangereux que l’Etat totalitaire ! Peut-être davantage, car plus sournois.
    Contre la décadence
    C’est l’ensemble de la décadence, qu’il faut interroger. La France n’est un cas particulier qu’en raison de sa gloire passée. Mais aucun pays doté d’une tradition millénaire, orné des plus beaux fleurons de l’art universel, n’échappe au désastre. Seules les nations (ainsi que leurs satellites) dont l’Histoire est jeune, dont la culture est brutale, égalitariste, destructrice, tirent leur épingle du jeu. Que peut la musique populaire française contre la pauvreté puissante du rock ? Que peut l’art moderne contre le nihilisme mortifère de l’art contemporain ? Que peut le cinéma sophistiqué contre la série télévisuelle et le film d’action hollywoodien ? Que peut la gastronomie face au déferlement de la restauration rapide ? Dans les sociétés démocratiques, comme l’a très bien vu Tocqueville, c’est le quantitatif, le consensus, le conservatisme paresseux des masses qui l’emportent sur le qualitatif, le goût rare, la singularité, l’effort et l’acte véritablement créatif (qui outrepasse le simple problème des formes et des couleurs).
    La pensée française, chez les meilleurs, a toujours été l’expression du refus de l’argent, du commerce, de la technique, de la réalité telle qu’elle était, des besoins, de la bêtise (même si par ailleurs, l’homme pouvait se ruiner dans des entreprises financières douteuses – mais nous n’évoquons ici que le créateur). Pour ne parler que du roman, de Chrétien de Troyes au Breton de Nadja, en passant par Honoré d’Urfé, Stendhal et Flaubert, sans oublier Balzac, Huysmans, et même Zola, se trouve toujours ce refus un peu fou, sinon visionnaire, du monde prosaïque, une folie qui ne cherche pas à plaire, qui se moque des connivences avec le public, même si, par miracle, le peuple se retrouve à la même hauteur de ces génies, comme cela arrive parfois dans l’Histoire. C’est une folie qui projette, dans l’imaginaire collectif et individuel, des mythes féconds et profonds. Pour paraphraser Saint Paul, leur folie n’est pas celle du monde. Leur territoire, leur vraie patrie, comme l’était celle des Celtes, qui sacrifiaient leur sécurité à des flambées épiques immesurées, est celui du rêve et de la poésie. Ils se sont toujours présentés comme ce qu’Antoine Compagnon nomme Les antimodernes . La littérature, en France, malgré des justifications qu’il faut prendre pour ce qu’elles sont, à savoir des proclamations, fut fondamentalement aristocratique , ce qui explique en partie la fascination qu’elle exerça sur les esprits, ainsi que la haute considération dont elle jouit longtemps (avant que les sans-culottes de l’Olivetti ne s’avisent qu’il fallait guillotiner aussi ces ci-devant de la plume). Ils ne doivent pourtant de compte qu’à eux-mêmes, et c’est en cette quête intérieure, dans ce qu’ils ont de meilleur, au-delà du Bien et du Mal, dans le travail et le souci de leur art, qu’ils nous rencontrent dans ce que nous, nous avons de plus précieux, qui échappe aux réquisits niveleurs et vulgaires des satisfactions immédiates et des enrégimentements grégaires de la mode et de la politique.
    Finalement, par rapport à la décadence de la culture à l’échelle mondiale, l’œuvre de Le Clézio ne paraît pas si désespérément superficielle. Il se peut qu’il ne soit pas l’un de ses écrivains dont on ne retiendra pas le nom dans cent ans ; néanmoins, il a le mérite, si peu courant, d’affronter des thèmes universels et tragiques, comme la solitude, l’errance, la fatalité de la condition humaine. Ne serait-ce que pour cette raison, on lui en sera quand même reconnaissant.

  • Archives de Vigile Répondre

    2 février 2008

    La culture est en déclin partout. Point. Elle l'est aux État-Unis comme ailleurs. Vous le dites bien: les grands romanciers américains, Fitzgerald, Mailer, Miller ne "pogneraient" pas aujourd'hui.
    Aujourd'hui, ce qui mène le bal c'est "l'instantanéité", ici, maintenant, tout de suite. Et c'est la vitesse. Et surtout, c'est la grosse machinerie commerciale qui broie tout "ce qui pense" au profit de tout "ce qui bouge".
    La raison pour laquelle on dit que la culture française décline, c'est que la France, et la francophonie, n'ont pas les écrasantes machines de guerre publicitaires des U.S.A, d'une part, et d'autre part, le "Beau Vieux Pays" succombe de plus en plus au modèle américain, à celui des créneaux dont vous parlez dans votre article.
    Enfin, je vous "tire mon chapeau" pour votre paragraphe sur la "surstimulation". Cette explication est d'une cohérence inouïe. En conjonction avec la théorie des "créneaux" et l'hyper commercialisation, elle explique tout.
    Merci
    Fernand Falardeau