Les leçons d’une journée historique !

L’amitié véritable sait souffrir certaines divergences. Elle sait s’accommoder de certaines erreurs de langage.

De Gaulle - « Vive le Québec libre ! » - l'Appel du 18 juin 1940

Les leçons d’une journée historique !
La journée que le général de Gaulle a vécue au Québec lundi, restera dans l’histoire du Canada, comme l’une des plus chaleureuses et des plus houleuses qu’ait jamais connues notre pays. Ce Canada d’ordinaire si tranquille, si reposant pour le visiteur étranger, a soudain vécu des moments successifs d’enthousiasme, puis de surprise, voire d’indignation, comme il n’en avait point connus depuis longtemps.
Si quelqu’un doutait encore qu’il y eut au Canada deux communautés profondément distinctes, il ne saurait persévérer dans son doute après les événements de lundi. Si on avait pu croire, en retour, que l’accueil extraordinaire réservé au général de Gaulle par les Canadiens français signifiait une adhésion sans réserve de ceux-ci à tout ce que pourrait dire le général, on aura pu constater, après le discours de lundi soir, que l’amitié ne saurait complètement effacer chez les Québécois cette autre vertu très française, l’esprit critique.
De cette journée historique, on a retenu avec un acharnement presque rageur les quelques mots qui firent scandale dans un discours du général.
Nous l’avons dit hier, et nous le répétons aujourd’hui : certains propos du général de Gaulle étaient excessifs, voire déplacés de la part d’un chef d’État en visite au Canada. Tout le long de son voyage sur le Chemin du Roy, de Gaulle a employé, avec une complaisance d’un goût douteux, certains mots chargés d’ambiguïté dans le contexte politique du Canada. Cette escalade du verbe — à laquelle succombait peut-être plus, chez de Gaulle, l’orateur et l’ami que l’homme d’État — devait conduire le visiteur aux propos excessifs du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Le général de Gaulle a fait preuve, en se laissant emporter par la foule, d’un manque de connaissance de la réalité locale, d’une information superficielle, qui n’ont point échappé à l’œil critique des Québécois. Parce que nous aimons et admirons le président de la France, celui-ci souffrira que ces choses soient dites publiquement, sur le ton de cette amitié égalitaire qui doit être la marque des rapports entre nations adultes.
Y avait-il cependant, dans ces quelques paroles excessives du général de Gaulle, de quoi justifier la véritable vague de fureur qui s’empara en quelques heures d’à peu près tout le Canada anglais? Nous ne le croyons pas. Autant les applaudissements prodigués à de Gaulle exprimaient un sentiment profond des Canadiens français, autant la colère des Canadiens anglais exprime un ressentiment secret qui est loin d’être le signe d’une attitude adulte.
La déclaration qu’a publiée en fin d’après-midi le premier ministre Pearson est, à cet égard, révélatrice. On attendait une déclaration ferme. Ottawa ne pouvait sans abdiquer sa dignité la plus élémentaire, renoncer à parler avec une certaine énergie. Mais le ton de la déclaration va beaucoup plus loin que ce qu’on prévoyait. M. Pearson déclare que certains propos de de Gaulle sont « inacceptables »; cela veut-il dire que le gouvernement canadien exige une rétraction formelle? M. Pearson évoque ailleurs le rôle joué dans deux guerres mondiales par des combattants canadiens sur le sol français : comment la fierté du président de la France réagira-t-elle à ce rappel humiliant? Nous aurions préféré une déclaration moins brutale. Il ne nous reste plus qu’à souhaiter que la réaction du président français soit inspirée par le seul souci des intérêts supérieurs des deux pays. De Gaulle peut encore, avec l’ingéniosité qu’on lui connaît, dissiper certains malentendus : espérons qu’il voudra le faire pour l’avenir des rapports entre la France, le Québec et le Canada.
Si l’on veut comprendre ce qui s’est passé lundi, il faut toutefois ne pas se laisser aveugler par les incidents particuliers. Il faut revenir à l’essentiel.
Depuis quelques mois, le Canada anglais avait tendance à s’endormir. Grisé par l’atmosphère des célébrations du centenaire, il semblait vouloir oublier le problème des deux communautés. Il cherchait à se rassurer en se disant que la fièvre d’affirmation québécoise allait diminuant, que de nouveaux chefs canadiens-français plus conciliants avaient fait leur apparition sur la scène fédérale, que les vieux débats sur la recherche d’un nouvel équilibre étaient en voie de perdre leur raison d’être, etc.
La visite du général de Gaulle au Québec aura eu, à cet égard, l’effet d’un électrochoc. Elle aura montré que le nationalisme québécois, loin d’être en perte de vitesse, revêt une ampleur insoupçonnée. Elle aura rappelé au Canada anglais que le rêve de liberté des Canadiens français est plus vif, plus dynamique, plus largement répandu que jamais.
C’est là la principale leçon que les Canadiens des deux communautés devraient, à notre sens, tirer du passage du général de Gaulle au Canada. On écrira plus tard des chapitres savoureux, dans les manuels de protocole, sur les incidents auxquels donna lieu la visite de de Gaulle. On rira de bon cœur, entre spécialistes, de certaines susceptibilités qui s’affrontèrent à l’occasion de cet événement. Mais rien ne saura effacer la réalité fondamentale que met en relief les Québécois : celui de l’existence, au Canada, de deux visions de la liberté, de deux communautés qui, sans être opposées, sont fortement distinctes l’une de l’autre.
Il faudra, en somme, des deux côtés, qu’on oublie un peu le général de Gaulle et qu’on se remette à penser à des problèmes immédiats qu’on devra résoudre ensemble dans le dialogue et la négociation directe plutôt que dans le recours à des appuis de l’étranger.
La pire erreur que pourrait commettre le Canada anglais, ce serait de ne se souvenir que des mots « vive le Québec libre » et d’oublier tout le reste, qui est pourtant l’essentiel.
Le voyage du général de Gaulle au Canada n’est pas terminé. Tout doit être mis en œuvre pour que les buts essentiels de cette visite reprennent la priorité sur certaines difficultés particulières qui ont pu se présenter.
L’amitié véritable sait souffrir certaines divergences. Elle sait s’accommoder de certaines erreurs de langage. Elle sait sacrifier certaines susceptibilités lorsque sont en jeu les valeurs essentielles dont elle se nourrit. Nous saurons d’ici quelques heures si c’est à ce type d’amitié qu’appartiennent les nouveaux rapports établis entre le Canada et la France depuis quelques années.


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