Nationalisme ethnique et civique

Chronique d'André Savard

Tout mouvement politique d’envergure a ses sous-cultures qui semblent danser avec des folles du logis. Le mouvement indépendantiste québécois ne fait pas exception. On peut parfois s’étonner des inversions de la logique et des distorsions qui entraînent les cerveaux au sein de certains groupes.
On en voit un exemple chez ceux qui opposent le nationalisme ethnique au nationalisme civique. J’ai souvent écrit que l’Etat canadien, même s’il se présente comme un Etat mondial qui dépasse la filiation ethnique ne l’est pas. Ce n’est qu’un écran de fumée qui se définit a contrario par rapport au nationalisme québécois de manière à le caractériser comme un nationalisme strictement ethnique et exclusif.
Comme on sait, le Canada impose l’anglais, affiche les couleurs et les armoiries britanniques, emprunte des structures héritées de l’empire britannique. C’est tomber dans les mêmes catégories que la propagande de l’adversaire que de dire que le nationalisme civique prépare nécessairement un faux Etat mondial. Il y en a qui se laisse tant emporter par ce thème qu’il en finisse par voir dans la notion même de “nation civique” un incubateur obligé d’un nouveau Canada partout où on veut l’appliquer.
Le nationalisme civique ne rime pas avec Etat mondial en miniature qui dénie l’origine et fait de la culture nationale dite de souche un résidu à dépasser. Dire que le nationalisme civique commandait l’éviction des autres nationalismes basés sur la filiation culturelle et historique, ce fut la base du trudeauisme. Trudeau a voulu faire croire que le nationalisme civique se base sur une représentation valorisée du futur où toute culture particulière sans distinction d’origine compterait sur le prosélytisme individuel pour gagner des adeptes. En fait, les structures civiques correspondent aux responsabilités que la nation de souche se reconnaît autant envers des citoyens à titre individuel ou à titre de communautés particulières.
Dire que le nationalisme civique dessine en creux ce qui serait devenue la tentation inavouée du Canada: renoncer à toute forme de volontarisme pour imposer une culture dominante, c’est oublier qu’imposer l’héritage anglais fait partie du projet national canadien et que les responsabilités civiques ne riment pas avec “logique hors contrôle”, si, bien sûr, la nation de souche peut agir “souverainement” à cet égard. Ce n’est pas parce que sous couvert de nationalisme civique on a voulu imposer au Québec une mise hors contrôle de notre histoire qu’il faut endosser ce clivage entre nationalisme ethnique et nationalisme civique.
L’important cependant est d’admettre que le second procède du premier.La fameuse vision égalitaire qui montre des êtres humains, toutes différences abolies, soumis à la même loi universelle comporte des dangers. Cette vision l’écrivain Georges Bernanos disait la redouter quand elle voulait passer du rang “d’espérance à celui de nécessité”. Cette vision sert souvent aujourd’hui d’alibi pour soumettre des nations au pilotage automatique ou à se plier à une mondialisation qui condamne la notion même de décision politique fondée sur la particularité des nations.
C’est dans la mesure où le nationalisme civique a été présenté par Trudeau comme une sorte de médecine s’adressant en tout premier lieu à la nation québécoise pour remettre chacun à sa place quand l’ordre national canadien aura été perturbé que plusieurs en viennent à voir dans sa notion même un retour obligé du Canada. Dans cette foulée, des indépendantistes en viennent tant à craindre cette vision des Québécois actionnaires d’une société anonyme dissociée de son histoire et de ses origines qu’ils crient au péché d’omission si la nation de souche n’est pas évoquée sans arrêt.
Pendant des décennies nos adversaires politiques ont soulevé l’argument inégalitariste pour condamner la nation québécoise. Sa notion même impliquait un inégalitarisme originel et l’hypothèse d’un ordre naturel basé sur la race. En voulant se réapproprier le nationalisme ethnique en statuant qu’il est en soi exclusif du nationalisme civique, on endosse la propagande de Trudeau et de ses acolytes. Loin de marquer un nouveau départ, c’est s’inscrire platement dans un ressac de l’histoire canadienne.
Si, dans la même foulée, les tenants de ces idées devenues folles défendent monsieur Yves Michaud, il se produit une association indésirable entre une affaire impliquant un homme injustement traité et ceux qui condamnent la nation plurielle comme menant tout droit à la trahison de leur cause. Il y a une différence entre revendiquer une filiation culturelle et historique et déclarer qu’il y a incompatibilité de principe de celle-ci envers une perspective citoyenne québécoise.
Il y a pourtant moyen de penser deux idées en même temps, celle d’une nation de souche au destin historiquement exceptionnel et le souci de déclarer les citoyens québécois de toute origine membre de la cité.
André Savard


Laissez un commentaire



3 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    3 janvier 2011

    Bonjour monsieur Savard,
    Cette nation de souche à laquelle vous faites allusion est celle des autochtones (premières nations)?
    Kamal El-Batal

  • Archives de Vigile Répondre

    28 décembre 2010

    Il y a un commentaire d'un jeune cinéaste de Chicoutimi dont l'oeuvre est sélectionnée au festival Sun Dance. Je tire son commentaire du cahier culturel du journal La Presse d'aujurd'Hui 28 décembre: "POur avoir un pays, il faut l'occuper. Et quand je dis un pays, je ne veux pas dire seulement physiquement, mais aussi sur le plan de l'imaginaire". Il vient de soulever deux volets de l'existence d'une nation qui est bien sûr modulée par la différence linguistique sans se résumer à la langue. Ce cinéaste parle de certains habitus de sa région qui constitue l'ordinaire de sa région en hiver comme la bénédiction des moto-neiges. C'est un trait parmi des milliers d'autres qui témoignent d'un enracinement particulier de notre nation occupant un territoire.
    Encore une fois, inutile de tomber dans ce volontarisme qui vise à scinder l'existence d'une nation et à en nier des dimensions au nom d'un nationalisme unidimensionnel qui se range sous un seul thème.
    André Savard

  • Archives de Vigile Répondre

    27 décembre 2010

    Vous concluez : « Il y a pourtant moyen de penser deux idées en même temps, celle d’une nation de souche au destin historiquement exceptionnel et le souci de déclarer les citoyens québécois de toute origine membre de la cité. »
    Je propose le nationalisme linguistique, une nouvelle notion nationaliste en mettant de côté le nationalisme ethnique et/ou civique un moment.
    La nation québécoise de souche a, à peu près, perdu toutes ses caractéristiques. La religion catholique n’est plus importante au Québec ; L’habillement, la nourriture et les passe-temps ressemblent fortement à ceux de nos compatriotes anglophones ; Les ceintures fléchées, les raquettes tressées, les danses traditionnelles, les chansons à répondre, les grosses familles unies et la rude vie agricole de survivance dans les rangs de campagne, font partie du passé ou sont entrées dans nos musées.
    Notre mode de vie est de plus en plus semblable à celle de ns compatriotes des anglophones du Québec et des provinces voisines sauf un élément important, presque le seul à nous particularise vraiment : Nous sommes descendants, très majoritairement, d’ancêtres français, des de souche, et nous avons conservé, au Québec, la langue française, contre vents et marées.
    Nous présenter comme étant des Canadiens-français ou comme des Québécois est matière de goût mais, dans le but d’assurer la pérennité du français ici, nous préconisons un Québec souverain « qui pourrait s’appeler Québec ou Canada-français, selon M. RCdB » avec ou sans une forme d’association avec le ROC.
    Notre nationalisme, selon nos partis politiques souverainistes, englobe tous les Québécois de toutes langues et religions avec la langue française comme langue officielle unique, à adopter, en laissant tous les services gouvernementaux actuels aux anglophones. Le Québec francophone pourrait se permettre de laisser ces services aux anglophones si nous légiférons pour franciser toutes les entreprises entre 10 et 49 employés, en plus des grosses entreprises qui le sont déjà, en principe et pas mal en pratique.
    C’est la langue de travail qui assurerait le mieux sa sécurité future.