La réplique › Rapatriement de la constitution

Quand on veut refaire l'Histoire...

30e du rapatriement de 1982


À RETENIR
Le déclencheur - Le désarroi du gouvernement Lévesque: «Quand on examine notre histoire sous l'angle de la longue durée, les référendums de 1980 et de 1995 prennent l'allure de rébellions ratées de l'ère démocratique, en lien avec les rébellions matées de l'ère impériale que furent les soulèvements de 1837-1838. Perdre une action de cette nature entraîne des conséquences négatives. Toute analyse sérieuse des documents de l'époque révèle l'ampleur du désarroi de René Lévesque et de son gouvernement au lendemain de l'échec du référendum sur la souveraineté-association de mai 1980. Rien ne fut fait pour préparer stratégiquement les lendemains d'une possible défaite.» – Guy Laforest, «La part de responsabilité du gouvernement Lévesque», Le Devoir, mardi 17 avril 2012.

Monsieur Guy Laforest n'a pas participé aux péripéties qui ont conduit à l'opération «rapatriement» de 1982. Mais, comme il est politologue de métier, théoricien et professeur, cela ne l'a pas retenu de dénoncer, dans un article publié ici lundi, ce qu'il appelle l'«incohérence» et la «désorganisation» du gouvernement Lévesque à la suite de la défaite référendaire de mai 1980. Dans quel but? Pour démontrer, semble-t-il, que ce gouvernement a sa part de responsabilité dans l'état de fait constitutionnel qui existe à l'heure actuelle. Pour avancer aussi l'hypothèse que les choses auraient pu tourner autrement n'eussent été l'ineptie et l'improvisation qu'il a cru rétrospectivement percevoir chez les négociateurs québécois de l'époque.
Il me faudrait plusieurs pages pour relever toutes ses affirmations gratuites et rappeler les circonstances d'alors. Faute d'espace, je m'en tiendrai à quelques points.
Il est faux et sot d'imaginer que «rien ne fut fait pour préparer stratégiquement les lendemains d'une possible défaite [référendaire]». Certes il n'existait pas de documents élaborés analysant toute la gamme des scénarios possibles, accompagnée de schémas détaillés, mais personne n'a pour autant le droit de supposer que nous n'avons jamais pressenti une défaite référendaire possible et que, devant un Non inattendu, nous nous sommes trouvés totalement désemparés. Par contre, à l'instar de tout gouvernement, nous ne pouvions pas connaître les méandres de l'avenir, mais nous avons réagi dès leur apparition.
Selon M. Laforest, nous aurions eu le tort de ne pas organiser un référendum sur le coup de force fédéral. Cette observation, apparemment rationnelle, est en réalité superficielle — une fausse bonne idée —, car elle néglige le fait qu'un tel référendum aurait été interprété comme un truc et vu comme une tentative oblique de reprendre celui, perdu, de mai 1980. Les indications alors disponibles laissaient clairement voir que le public ne tenait surtout pas à revivre une nouvelle expérience référendaire et il n'était pas acquis, loin de là, qu'au bout du compte l'initiative se serait révélée avantageuse pour le Québec. M. Laforest rappelle lui-même, ce dont nous nous doutions un peu, n'est-ce pas, que perdre un référendum «entraîne des conséquences négatives».
Autres errances
Il paraîtrait aussi que nous aurions négligé le potentiel de bonne volonté et de collaboration disponible chez Claude Ryan! Quiconque se souvient de l'attitude du personnage sourira à la lecture de cette critique. M. Laforest ajoute aussi: «Lors de la fatidique semaine des négociations constitutionnelles de novembre 1981, M. Ryan a essayé d'entrer en communication avec M. Lévesque et son équipe. Ses appels n'ont jamais eu de réponse.» Faux, j'ai moi-même répondu à Ryan.
Tous ces sujets et d'autres — «climat anarchique et peu professionnel dans l'entourage de proximité de M. Lévesque, équipe ministérielle d'appui de second ordre, cafouillis total de René Lévesque lui-même et de son équipe à la suite de l'offre référendaire de M. Trudeau le matin du 4 novembre, absence de vigilance lors de la dernière nuit de la conférence», etc. — sont longuement abordés dans mon livre Lendemains piégés que M. Laforest a peut-être lu à sa parution, mais dont il semble avoir oublié le contenu depuis.
De la même manière, ses remarques sur mes «rencontres avec la police secrète fédérale» (sic) souffrent d'une enflure terminologique qui s'écarte d'un regard objectif, mais peut-être, cette fois, n'a-t-il pas lu un autre de mes livres, L'affaire Morin (je m'excuse de citer mes propres écrits, mais ai-je le choix?).
OK, mais on fait quoi maintenant?
Au fond, je ne comprends pas très bien l'objectif qu'avait en tête M. Laforest en exprimant ses critiques, sans en vérifier correctement le bien-fondé. Mais ce que je comprends encore moins c'est que lui comme bien d'autres penseurs se portent spontanément volontaires pour réinterpréter à leur façon des éléments de notre histoire contemporaine, sans cependant qu'aucun d'eux ne réponde vraiment à la question élémentaire: «OK, mais on fait quoi maintenant?»
Autrement dit, ces réflexions apportent des diagnostics savants, mais ne suggèrent pas une démarche opérationnelle qui pourrait contribuer à résoudre le problème qu'elles cernent si lucidement. Quand j'écris «opérationnelle», je pense à une démarche concrète, applicable, pratique qui pourrait réussir, c'est-à-dire à un programme réaliste d'action, et non à une entreprise romantique genre déclaration unilatérale d'indépendance, vouée d'avance à l'échec.
C'est dans cette perspective que j'ai publié un livre en 2001, Les prophètes désarmés?. J'en ai actualisé la proposition principale en octobre 2010 dans un document intitulé Continuer autrement, disponible sur Internet. Il décrit une démarche adaptable aux circonstances, mais jamais essayée. Presque tous ceux qui ont lu le document l'ont trouvé original et constructif, mais voilà: il a obtenu autant de succès auprès des «orthodoxes séparatistes» que j'en aurais eu à proposer au Vatican le sacerdoce pour les femmes ou la fin du célibat ecclésiastique obligatoire...
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Claude Morin - Ministre des Affaires intergouvernementales du Québec dans le cabinet Lévesque


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