«En Haïti, le coronavirus est une goutte d’eau dans un océan de misère»

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Saint-Domingue aurait dû rester sous domination française


Petit pays des Antilles de 11 millions d’habitants, Haïti se prépare à faire face au Covid-19. Cinq cas y ont été confirmés et le Président Jovenel Moïse a annoncé des mesures préventives. Cependant, selon l’avocat Franck Vaneus, les mesures sont inapplicables dans un contexte de crise économique et de contestation du pouvoir. Entrevue.




La pandémie de Covid-19 n’épargne apparemment aucun pays dans le monde, pas même ceux qui traversaient déjà une grave période d’instabilité.


L’année 2020 s’annonçait déjà très pénible pour Haïti, mais elle pourrait s’avérer encore plus tragique avec l’arrivée du Covid-19 sur l’île. Pour l’avocat haïtien Franck Vaneus, fondateur du cabinet Équité et Droit à Port-au-Prince, les médias occidentaux n’ont pas encore pris la pleine mesure de l’effondrement de l’économie lié à la crise politique:


«Les grands médias occidentaux comme CNN et Radio Canada comprennent mal la situation d’Haïti, car leurs publics ne savent pas ce que c’est d’avoir faim. Comment les Occidentaux pourraient-ils comprendre, du haut de leur train de vie? Les Occidentaux insistent sur la prévention de la pandémie en oubliant l’ampleur de nos autres problèmes», insiste d’abord Me. Vaneus à notre micro.

De février 2019 jusqu’aux plus récentes semaines, des milliers de citoyens ont multiplié les manifestations pour dénoncer la corruption et l’économie en chute libre. Le Président Jovenel Moïse est accusé, entre autres, d’avoir détourné des fonds du Petrocaribe, un prêt accordé à Haïti par le Venezuela. Une enquête de la Cour supérieure des comptes a conclu que le Président avait participé à cette fraude. Ces derniers mois, les Haïtiens ont vu leur pays s’enfoncer toujours un peu plus dans la misère et la violence.


Le Covid-19 s’ajoute à la crise politique


C’est le 19 mars dernier que les Haïtiens ont appris qu’ils étaient eux aussi touchés par la propagation du virus.


«Les autorités ont pris des mesures drastiques pour contenir la propagation de la pandémie», a alors déclaré Jovenel Moïse, Président haïtien, à la télévision d’État.

À cette occasion, le Président Moïse a annoncé qu’à partir du 20 mars, un couvre-feu allant de 20h à 5h serait imposé et que les rassemblements de plus de 10 personnes seraient interdits. Le Président a aussi annoncé la fermeture des écoles, centres de formation et universités, à compter de la même date. «L’État a pris toutes les dispositions pour fermer les usines», a aussi annoncé M. Moïse à la télévision. Finalement, Port-au-Prince interdit l’atterrissage des vols en provenance d’Europe et d’Amérique latine, mais maintient ceux en provenance et à destination des États-Unis.


Des mesures drastiques… mais ignorées pour contrer le coronavirus


Pour Franck Vaneus, dans son ensemble, la population respecte très peu les consignes présidentielles, et il est encore loin d’être acquis qu’elle le fera dans les prochains jours. Intervenant régulièrement dans les médias haïtiens, il estime que la mauvaise situation économique n’est pas propice au respect des mesures:


«Plus la crise sanitaire va s’amplifier, plus la question politique va refaire surface. Avec tous les scandales de corruption auquel il est associé, le Président Moïse souffre d’abord d’un grave déficit de légitimité. La population n’est pas très réceptive à ses consignes. Ensuite, la majorité des Haïtiens vivent sous le seuil de pauvreté. Les gens doivent sortir tous les jours pour travailler, sinon ils ne peuvent pas manger. Haïti n’a tout simplement pas les moyens de s’offrir une mesure de confinement», souligne maître Vaneus à notre micro.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, le Président Moïse n’a effectivement annoncé aucune mesure forçant les Haïtiens à rester chez eux. «Confinement signifie en grande partie la suspension de la production», écrivait le 18 mars le journaliste Jose Flecher dans les pages du Nouvelliste, célèbre journal haïtien. Selon certains observateurs, les mesures préventives pourraient aggraver la crise alimentaire, voire engendrer une véritable famine sur l’île.


«En Haïti, le coronavirus est une goutte d’eau dans un océan de misère. La corruption a fait bien plus de misère et de morts dans l’histoire récente que n’importe quel virus ne fera de victimes [...] Plusieurs Haïtiens ne connaissent même pas encore l’existence du coronavirus! [...]

Dans les derniers mois, les kidnappings et les vols se sont multipliés. Personne n’est en sécurité. Ce sont surtout les gens lettrés qui ont commencé à prendre des mesures pour se protéger. Certaines personnes croient même ici que de boire beaucoup d’alcool pourra les immuniser», regrette Franck Vaneus.

C’est dans ce contexte que le nouveau Premier ministre, Joseph Jouthe, a formé un nouveau gouvernement le 4 mars dernier. Ancien ministre de l’Environnement, il ne risque guère de faire baisser la défiance de la population vis-à-vis du pouvoir. Ce changement de garde «ne change rien à la mainmise des États-Unis sur Haïti», estime de plus Me. Vaneus.


Économie paralysée: une crise alimentaire à l’horizon


Selon l’avocat haïtien, si la plupart des mesures annoncées par le Président Moïse sont difficilement applicables, elles sont aussi inefficaces:


«Le Président Moïse dit tout et son contraire. Par exemple, il interdit les rencontres de plus de 10 personnes et en même temps, il ne ferme pas les marchés. Il recommande aux gens de garder entre eux 1,5 mètre de distance, mais n’interdit pas les transports en commun où les gens sont entassés comme des sardines [...] Dans son discours du 19 mars, Jovenel Moïse a omis de parler de la possibilité du confinement obligatoire de manière à entretenir le flou sur cette question», a-t-il conclu.