Cap sur l'éducation?

Le problème avec de « cap sur l’éducation », c’est qu’il est bourré d’effets de toge et qu’il ignore les attentes du milieu.

Chronique d'André Savard


Jean Charest a toujours été obsédé par l’enseignement de l’anglais. Il l’a voulu au programme dès la première année. Quand Charest parle d’éducation, le connaissant, on sait qu’il va articuler son discours selon le principe que le grand défi de l’éducation au Québec, c’est l’anglais.
Maintenant, il veut la solution mur à mur, six mois d’immersion, toutes les matières enseignées en anglais, partout, même dans les écoles où les élèves ne sont pas francisés, et tous s’immergeant au niveau de la sixième année. Les annonces pour l’enseignement de l’anglais le sont par pure idéologie si on considère que jamais ne sont-elles précédées par un examen des ressources disponibles et des priorités éducatives selon les milieux.
Le mot “immersion” est un mot magique. L’idée n’est pas nouvelle et elle s’applique déjà de façon ciblée, notamment sur le territoire du Saguenay. L’immersion utilisée intelligemment peut servir de volet d’apprentissage supplémentaire. Le risque c’est de croire que c’est la panacée qui change le plomb en or ou d’en faire la priorité qui supplante les autres. Dites le mot « immersion » et on vous répondra que c’est bien et encore mieux si on est jeune, à ces âges où on apprend les langues avec la facilité du miracle.
C’est plus qu’exagéré. L’immersion est une étape cruciale dans l’enseignement d’une langue dans la mesure où c’est bien préparé. L’étape de l’immersion, pour beaucoup, fonctionne dans la mesure où ils se seront déjà donné les moyens de comprendre la langue. Un bon vocabulaire, une connaissance de la grammaire, guident l’expérience.
J’ai pour ma part vécu des immersions en espagnol et en anglais, toujours après une phase d’apprentissage où j’avais acquis les compétences nécessaires pour lire des textes de moyenne difficulté dans ces langues. Les compétences acquises éclairent et permettent de profiter pleinement de l’expérience immersive. En sixième année, on en est encore à l’étape de l’initiation.
Dire que l’immersion fera naître les compétences comme s’il suffisait d’aligner les heures, nonobstant toute autre considération, et que hop! on apprendra l’anglais par osmose, c’est de la fabulation. La mesure de Jean Charest relève davantage de la conscription de masse que de la pédagogie.
Line Beauchamp, ministre de l’éducation, se dit surprise par l’annonce. En bonne soldate libérale, elle affiche son enthousiasme de ministre prise au dépourvu. C’est pour dire combien le projet est parachuté.
Il faut se méfier des mots qui commandent d’emblée l’adhésion et qui rime avec vertu pour à peu près tout le monde. Le vrai pédagogue sait que “l’immersion” n’est pas une valeur en soi. Il y a d’autres défis d’apprentissage comme la francisation sur certains territoires comme Montréal. Avant de décréter des phases d’immersion en anglais, on s’assure que les objectifs d’apprentissage pour les autres matières pourront être atteints en une moitié d’année.
La sixième année, sans égard pour le territoire et la clientèle, deviendra, dixit Jean
Charest, une moitié d’année pour couvrir le programme d’apprentissage dans les matières de base. Rappelons-nous Piaget, le célèbre spécialiste des mécanismes d’apprentissage, qui nous disait que l’on apprenait par un processus d’assimilation et accommodation. On intègre mieux les nouvelles connaissances dans la mesure où elles se greffent et reçoivent l’éclairage du déjà connu. C’est pour cela que le temps n’est pas indifférent à l’apprentissage. C’est pour cela qu’il y a une différence entre couvrir un programme en dix mois ou seulement en cinq mois.
Malgré les énormes difficultés que posent cette mesure en porte à faux par rapport à une échelle des priorités d’apprentissage, de toutes celles souhaitées par Jean Charest, elle semble la seule à convoiter sa réalisation concrète. Elle s’étalera sur cinq ans, dit Jean Charest, alors que son discours est avare d’échéanciers pour tout le reste.
Le problème avec de « cap sur l’éducation », c’est qu’il est bourré d’effets de toge et qu’il ignore les attentes du milieu.
En 2011, la fédération des commissions scolaires souhaite encore pouvoir allouer les services d’orthopédagogie dans chaque école. Soulignons que Camille Laurin voulait un orthopédagogue par école de façon à traiter individuellement des problèmes d’apprentissage qui surgissent. Cette mesure fut annulée par le gouvernement Bourassa lors de sa réélection. C’était il y a plus de vingt ans.
Le problème s’aggrave.
Ce “cap sur l’éducation” prétend s’orienter sur les souhaits des parents. Les parents, on peut leur faire dire n’importe quoi si on dirige bien les questions. Souhaitez-vous que votre enfant soit bilingue et même trilingue? Bien sûr. Si les parents se font bassiner les oreilles avec l’idée que les enfants apprennent par miracle au moyen de l’immersion, ils vont dire oui, autant d’années qu’il faudra! Dans un sondage, monsieur et madame tout-le-monde vont très bien adhérer au bruit qui court avec tous ces raccourcis.
Ce cap sur l’éducation sert de bannière pour l’ADQ, pour François Legault, pour le gouvernement. On en parle d’un air supérieur, avec cet aura de celui qui vénère l’effort et l’excellence. Le seul lieu commun que Jean Charest n’a pas emprunté c’est la croisade pour la disparition des commissions scolaires.
Souhaitez-vous l’abolition des commissions scolaires? Bien sûr que les parents vont dire oui. Ça fait des années qu’on leur dit que les commissions scolaires sont de vaines bureaucraties. Les journalistes auraient pu rectifier le tir en demandant à Mario Dumont, puis aux autres chefs successifs de l’ADQ et à François Legault où ils placeraient les services de gestion des ressources humaines.
Les directeurs d’école surchargés, gérants d’un budget et de responsabilités tentaculaires n’ont pas le temps de s’en occuper. On l’a dit, ça, aux parents sondés? S’ils s’en occupaient, il faudrait quand même une table de concertation régionale pour partager les services professionnels entre les écoles, le psychologue le mardi chez l’un, l’éducateur spécialisé chez l’autre le mercredi. Bref, il faudrait un niveau administratif intermédiaire qui lui-même verrait sa tâche compliquée du fait qu’une partie du personnel serait relocalisée dans les écoles devant assumer les anciennes responsabilités des commissions scolaires. Qu’arrivera-t-il des élèves indisciplinés expulsés des écoles? Qui procédera à leur assignation dans un autre établissement?
Pourquoi les journalistes laissent-ils ce discours sur l’abolition des commissions scolaires se donner libre cours comme une belle formule convenue? Les parents écoutent cela et ils s’imaginent que si une formule se répète aisément, sa véracité est établie. Dans un sondage, ils diront que les commissions scolaires sont inutiles et qu’ils n’aiment pas la bureaucratie. Si ça passe dans les médias sans question autant que le fait que l’on est libre de manger de la tarte aux pommes, le sondé n’ira pas contredire.
Les commissions scolaires voient échouer dans leurs bureaux des dossiers d’élèves en difficulté. Ils essaient de partager le temps disponible à l’éducation spécialisée dans les limites de leur budget. On comprend leur désarroi de voir soudainement délier les cordons de la bourse pour des tableaux blancs à 5 000 dollars alors qu’on leur sert des enveloppes budgétaires qui se rebiffent face au financement de l’éducation spécialisée.
Plusieurs études relèvent que l’accès au matériel informatique a souvent une incidence sur la réussite scolaire. C’est cependant comme l’immersion une mesure qui vient coiffer le reste. L’informatique n’est pas en soi une garantie de résultats car l’éducation dépend de plusieurs facteurs. Trop de facteurs de réussite manquants sont difficiles à compenser par d’autres.
Le niveau d’accès à l’informatique est proportionnel aux revenus des familles. Les statistiques sur les courbes de réussite ne doivent donc jamais étudier à partir d’un seul thème. Les écoles de riches sont plus informatisées, c’est vrai. Il est vrai aussi que les élèves y mangent mieux. Si vous avez le choix entre doter l’élève pauvre d’un portable ou l’accès à une cantine qui a de l’allure, mieux vaut commencer par la cantine. .
Le tableau blanc est un outil important qui permet d’insérer par exemple une carte géographique ou un didacticiel pour animer un cours. Seulement, le but de l’école n’est pas d’édifier la foi des jeunes dans les moteurs de recherche ni d’aller voir ce qu’en pense Wikipédia à propos de tout.
L’accès à l’informatique aide dans la mesure où on n’en vient pas à croire que l’horizon d’Internet sera la béquille tout usage. Et puis, il arrive que le talent informatique ne débouche que sur lui-même. Il y a des gamins incapables de lire un article simple d’un journal simple. Bien des élèves en difficulté d’apprentissage pourraient vous en apprendre sur comment trouver les adresses de téléchargement de toute une filmographie avant même leur sortie en salle, incluant incidemment la scène la plus salée de Stacy Fuckingwell.
Comme traqueur d’informations sur Internet, ils sont champions. Fixez-leur la mission de trouver des articles relatifs à l’influence de l’asymptote dans certains mathèmes ou quelque autre affaire pointue, ils vont débusquer les adresses pertinentes en moins de deux. Le grand frère Google ils connaissent... mais apprendre, ce n’est pas débusquer des infos.
Quand on fait des études comparatives et que l’on découvre par exemple qu’en Iowa il y a moins de décrochage scolaire et que les écoles y sont plus informatisées, il y a certes de quoi se sentir incité à investir dans l’achat d’ordinateurs. Par contre, en Iowa, souffre-t-on de classes surpeuplées? A-t-on voulu enseigner une langue seconde dès la première année sans même s’aviser si les objectifs d’enseignements dans les matières de base étaient atteints? A-t-on contrecarré l’aide individuelle par des orthopédagogues? L’informatique peut renforcer l’enseignant. Il ne renversera pas la vapeur si on accumule les mauvaises décisions.
Ce “cap sur l’éducation” se pose aussi comme une voie de substitution. Pas un mot sur le statut du gouvernement national des Québécois, sur son caractère inaliénable, sur des propositions pour affirmer sa légitimité particulière. Rien sur l’État québécois comme institution. Et le plan Nord n’est pas un plan. Il n’y a rien pour le moment, comme si le mot “nord” était un effet de style pour signifier que l’État québécois se résumera à une vocation de développeur.
Quand on parle de quarante ans d’avenir par rapport à un pays sociologique comme le Québec annexé par le truchement d’une Constitution qui souffre, selon l’ancien premier ministre albertain Peter Loughheed, d’un fort déficit de légitimité, on s’attendrait au moins à voir une allusion, une mouche dans le périscope. Rien. Pire encore, les journalistes n’ont pas relevé l’ombre d’une anomalie dans ce silence (parmi les autres).
À tout le moins, puisque ce gouvernement se dit “fédéraliste” et non unitariste, on aurait pu s’attendre à ce qu’ils proclament des principes inspirés d’une idée fédérale qui ne soit pas autant le prolongement de la domination historique de la nation canadienne au Québec. Soulignons que le Canada ne respecte pas la liberté de contrat, refuse le principe de l’adhésion libre de notre communauté nationale, ne respecte ni l’identité territoriale, ni l’identité linguistique. On ne peut vraiment pas dire que cela fait du Fédéral le gardien des intérêts du Québec.
On se serait attendu à une idée fédérale à la Benoît Pelletier, l’ancien ministre du gouvernement Charest, l’hypothèse d’un Québec qui soit plus que province, un soupir du style « on s’attend à de la bonne volonté », un mirage d’espoir en des pistes autres que des ententes administratives révocables. Ce n’est pas parce qu’on est « fédéraliste » que l’on doit devenir un apôtre du vide.
Pourquoi donc le premier ministre présente-t-il une telle perspective oblitérée et qui prétend embrasser quarante ans d’avenir? Y a-t-il une domination historique inscrite qui fait que demain portera la signature du système d’aujourd’hui et que l’unitarisme canadien est de force l’unique solution plausible? Voilà l’avenir au service d’un seul conditionnement historique.
Au moins, que le gouvernement ne cache pas ses démissions sous couvert de mettre le cap sur l’éducation. C’est juste bon pour les conférences de presse. À force d’être dans un monde de l’information objectif, on va tous devenir pareils à de bons journalistes québécois. On va rester au neutre sur la question nationale!
André Savard


Laissez un commentaire



3 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    3 mars 2011

    Je viens de lire votre article sur les nouvelles découvertes miracles de notre bon gouvernement pour résoudre les graves problèmes qui affligent le milieu de l'éducation.
    Je suis parfaitement d'accord avec vos constats et également je sens dans ces annonces de dernière minute, de l'opportunisme et du n'importe-quoi. L'enseignement de l'anglais sous forme d'immersion, si je ne m'abuse ne pourrait permettre l'enseignement d'une matière normalement enseignée en langue maternelle, par exemple les mathématiques ou les arts. L'immersion dont il est question et qu'on permet au Québec dans les écoles francophones, il me semble, doit mettre les élèves en contexte d'apprentissage en anglais, avec des activités visant des objectifs d'apprentissage de cette langue, comme par exemple des contes, des chansons, des jeux, du sport ou des activités physiques ainsi qu'un enseignement structuré des notions de base de l'anglais. Peut-être est-ce que je me trompe, j'ai quitté l'enseignement il y a 6 ans.
    En plus, pour quiconque connaît le Québec "de souche", il s'avèrera très difficile de trouver des personnes qualifiées en pédagogie ainsi qu'en enseignement de la langue seconde pour satisfaire toutes les sixièmes années de la province. En cela, je sens de l'amateurisme de la part du gouvernement qui ne sait probablement pas qu'on manque d'enseignants(es) en anglais à l'heure actuelle.
    Et, depuis quand est-ce qu'on ne doit compter que sur l'école pour l'apprentissage d'une autre langue? Comment les parents offriront-ils un milieu linguistique riche pour appuyer l'enseignement en immersion et rendre plus compétents leurs enfants? J'ai bien hâte qu'on réalise qu'apprendre demande de l'investissement, de la constance ainsi que de la motivation.

  • Ouhgo (Hugues) St-Pierre Répondre

    28 février 2011

    Pas d'anglophones pour enseigner l'anglais à Rivière-du-Loup alors il faudra recruter des Ontariens pour enseigner l'anglais à ces gens qui n'en ont pas besoin!
    Un parti voué à faire du Québec un pays devrait promouvoir la langue française à plein temps dans les écoles publiques pour éviter des pertes de temps. Comme pour toute autre langue qui lui sera nécessaire, tout Québécois pour s'inscrire à des écoles de langues. Fallait y penser!

  • Archives de Vigile Répondre

    28 février 2011

    Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est le peu de réactions des Québécois (des élites du PQ à M. et Mme Tout-le-Monde) face à l'assimilation qui nous guette par suite de cette dernière mesure proposée par Charest pour favoriser le bilinguisme, à savoir l'immersion anglaise en 6e année pendant 6 mois (ajoutée aux écoles passerelles).
    On dirait bien que c'est l'anglais qui est en danger chez nous tellement son enseignement nous préoccupe!
    Je sais bien que le PQ a peur de se faire conspuer s'il se dit contre toute mesure qui vise à faire de nos enfants de parfaits petits bilingues ou polyglottes. Mais, le devoir du gouvernement actuel ou à venir est, d'abord et avant tout, de favoriser l'apprentissage et la promotion du français dans nos écoles.
    N'importe quelle personne sensée comprendra que l'enseignement actuel de l'anglais, ajouté à la pratique de cette langue au moyen de la télé, de la radio, d'Internet et du disque, permet à tout Québécois qui le désire et qui a un minimum de talent pour les langues de devenir très efficace dans celle de Shakespeare.
    Je suis outrée de voir la pusillanimité du PQ qui acquiesce en douce à ce nouveau coup de boutoir porté contre notre langue. J'ai bien l'intention de déchirer ma carte de membre si ses dirigeants ne s'opposent pas haut et fort à cette mesure.
    En revanche, je n'attends rien des libéraux: je sais que J.J. et ses sbires continuent leur travail de sape. Si, au moins, ils avaient la décence d'exiger la contrepartie à leurs chers anglophones. Mais non, ceux-ci pourraient le leur reprocher et courir devant les magistrats pour contester une telle entorse à leurs libertés individuelles.
    Quel gâchis!